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François Bernier

François Bernier est un philosophe, voyageur et médecin, né en septembre 1620 à Joué-Etiau (auj. Valanjou, dans la commune nouvelle de Chemillé-en-Anjou), près d'Angers (Maine-et-Loire), mort à Paris le 22 septembre 1688. Orphelin de bonne heure, il resta sous la direction de son oncle paternel, curé de Chanceaux. Gassendi l'admit en 1642 aux leçons de philosophie qu'il donnait à Chapelle, à Molière, à Hesnault et peut-être à Cyrano de Bergerac. Bernier fut ensuite précepteur du jeune de Merveilles, visita la Pologne, l'Allemagne et l'Italie, se fit recevoir docteur en médecine à Montpellier, défendit son ancien maître accusé d'épicurisme par l'astrologue Morin, lui ferma les yeux

Il partit en 1656 pour la Syrie, d'où il se rendit en Egypte. Il demeura plus d'une année au Caire, où il échapa de justesse à la peste. Il s'embarqua peu de temps après à Suez, pour alleren Inde, et y résida douze ans, dont huit en qualité de médecin de l'empereur Aureng Zeyb. Le favori chef de la diplomatie de ce prince, l'agha Daneshmend Khan, ami des sciences et des lettres, protégea Bernier, qui lui expliqua les découvertes anatomiques d'Harvey et de Pecquet, la philosophie de Gassendi et celle de Descartes, Bernier étudia les idées religieuses et philosophiques des Hindous, se rendit compte des ressources et de l'organisation de l'empire gouverné par Aureng-Zeyb, et suivit Daneshmend  au Cachemire.

Bernier rentra en France en 1669, après une absence de treize années. Ses mémoires, publiés d'abord sous le titre d'Histoire de la dernière révolution des états du Grand-Mogol, etc., tomes I et II, Paris (1670-1671, 4 vol. in-12), traduits en anglais et souvent réimprimés; avec une carte; il publia dans la foulée : Suite des Mémoires du sieur Bernier sur l'empire du Grand-Mogol, tomes III et IV, Paris, 1671. Ces divers écrits tirent distinguer Bernier de ses homonymes par le surnom de Mogol. Ils ont été plusieurs fois réimprimés sous le titre suivant : Voyages de François Bernier, contenant la description des états du Grand-Mogol, de l'Indoustan, du royaume de Kachemire, etc., Amsterdam, 1699 et 1710 ou 1724, 2 vol. ; et traduit en anglais, Londres, 1671, 1675, in-8. Ces récits valurent à leur auteur une grande célébrité. Ils faisaient connaître des contrées qu'aucun Européen n'avait visitées avant lui, et qu'on ne décrira mieux avant longtemps. Ils jettent une vive lumière sur les événements et l'histoire de l'Inde à une époque intéressante, celle d'Aureng-Zeyb. George Forster plaçait Bernier au premier rang des historiens de l'Inde; il louait son style simple et intéressant, son jugement exquis, l'exactitude de ses recherches; et la lettre où  portait ce jugement sur le voyageur français était datée du Cachemire même. 

Bernier fut recherché par les personnages les plus illustres et les plus distingués du siècle de Louis XIV. Il eut des liaisons particulières avec Ninon de Lenclos, Mme de la Sablière, ou encore Saint-Evremond, qui nous le représente comme digne, par sa figure  sa taille, ses manières, sa conversation, d'être appelé le joli Philosophe. Il contribua, avec Racine et Boileau, à la composition de cet Arrêt burlesque qui empêcha le grave président de Lamoignon de faire rendre par le parlement de Paris un arrêt véritable qui eût été plus sérieusement burlesque en proscrivant la philosophie de Descartes et celle de Gassendi; il tourna en ridicule la requête préparée par l'Université, donna à La Fontaine plusieurs sujets de fables et les doctrines philosophiques que le fabuliste substituait à l'automatisme cartésien; à Molière, des indications qui l'aidaient à ridiculiser, dans le Malade Imaginaire, les médecins attachés aux anciennes pratiques et ennemis de la circulation. 

Puis, revenant aux études qui l'avaient occupé avec Gassendi et Daneshmend, Bernier publiait en 1674, une partie de l'Abrégé de la philosophie de Gassendi, imprimé en entier quatre ans plus tard, réimprimé en 1684 (7 volumes). 
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Bernier : Abrégé de la philosophie de Gassendi.
Première page de l'Abrégé de la 
philosophie de Gassendi, de François Bernier.

Ses autres ouvrages sont : 1° Doutes sur quelques-uns des principaux chapitres de l'Abrégé de la philosophie de Gassendi (1682); 2° Eclaircissement sur le livre de M. Delaville (1684); 3° Traité du libre et du volontaire (1685); 4° Mémoire sur le quiétisme des Indes (Histoire des savants, 1688); 5° Extrait de diverses pièces : Introduction à la lecture de Confucius, Description du canal des deux Mers, Eloge de Chapelle (Journal des Savants, 1688).

Nous devons à Bernier des indications intéressantes et suffisamment exactes sur la religion, la philosophie et la civilisation des Hindous (La philosophie indienne) : on peut regretter même qu'il ait renoncé à publier, parce qu'il les avait retrouvés dans la China illustra de Parker, la plupart des renseignements qu'il avait recueillis, car le succès de ses ouvrages eut pu faire naître dès lors, en France, le gout pour des études qui ont pris un siècle plus tard un si grand développement.

Nous lui devons surtout d'avoir fait connaître la philosophie de Gassendi, de l'avoir rendue presque aussi populaire que le cartésianisme : Gassendi n'est pas pour lui un simple historien de la philosophie, il n'est ni trop sceptique ni fidèle disciple de Démocrite et d'Epicure, c'est le plus grand des philosophes, celui dont la vérité éternisera la doctrine, parce qu'elle n'a rien d'incompatible avec la foi, que les principes sur lesquels elle s'appuie sont tellement solides et raisonnables qu'ils ont subsisté depuis plus de 2000 ans...

Il est permis aujourd'hui de n'avoir pas une opinion aussi haute de la philosophie de Gassendi; mais il faut remarquer que Locke séjourna à Paris et y vit souvent Bernier au moment où paraissait l'Abrégé (1677-1678), qu'il dut puiser dans ses ouvrages et ses conversations la connaissance de Gassendi, dont il goûtait fort le néo-épicurisme délicat, le solide esprit critique, le théisme fondé sur l'expérience (Marion). Et Locke, comme l'avoue Fox Borne, relève beaucoup plus de Gassendi que de Bacon et de Hobbes. Bernier a ainsi contribué comme Bayle  à former la philosophie qui exerça au siècle suivant une si grande influence sur la France et lui apparut comme une oeuvre essentiellement étrangère. 

Toutefois Bernier n'est pas un gassendiste pur; vers la fin de sa vie, il eut des doutes sur la philosophie qu'il avait tant admirée. Dans ses Doutes sur quelques-uns des principaux chapitres de l'Abrégé de la philosophie de Gassendi, qu'il adresse à Mme de la Sablière, il dit :

« Il y a trente à quarante ans que je philosophe, fort persuadé de certaines choses, et voilà que je commence à en douter. C'est bien pis : il y en a dont je ne doute plus, désespéré de pouvoir jamais y rien comprendre. »
Mais déjà en 1668, dans la célèbre lettre à Chapelle, insérée dans les Mémoires, on trouve une vive et pénétrante critique du matérialisme, qui a fait dire à Sainte-Beuve que Bernier était un cartésien sans le savoir, à Francisque Bouillier, qu'on croirait entendre un disciple de Descartes plutôt qu'un disciple de Gassendi. 

On ferait difficilement un cartésien sans le savoir de l'homme qui a assisté aux luttes de Gassendi et de Descartes, qui a traduit pour Daneshmend la philosophie de l'un et de l'autre; tout aussi difficilement en ferait-on un disciple de Descartes, car dans la lettre à Chapelle, où l'on a cru voir des traces de cartésianisme, il déclare expressément qu'il trouve insuffisantes les démonstrations de Descartes et les réponses qu'il a faites aux objections de Gassendi; à l'époque même où il exprime des doutes sur la doctrine de ce dernier, il affirme encore qu'elle lui semble la plus simple, la plus sensible, la plus remarquable de toutes les philosophies; il reproche au P. Valois d'avoir confondu les gassendistes avec les cartésiens et soutient que la doctrine des premiers n'est pas, comme celle des seconds, en désaccord avec les dogmes formulés parle concile de Trente.

D'ailleurs les arguments que Descartes fait valoir contre les matérialistes lui sont en grande partie communs avec les sceptiques, qui combattent les solutions métaphysiques des diverses écoles en les opposant les unes aux autres. Et de fait c'est des sceptiques que se rapproche Bernier quand il abandonne Gassendi, dont les tendances générales étaient cependant déjà opposées au dogmatisme : comme Cicéron, Bernier désespère que les humains puissent jamais rien trouver sur la nature de l'âme au delà de ce qui a été déjà trouvé; il pense que nous ne pouvons pas bien savoir au juste ce que nous sommes; il loue Gassendi d'avoir cru que nos vues sont trop courtes pour pénétrer jusqu'aux premiers principes et aux causes immédiates et proclame enfin la pauvreté de toutes nos philosophies. Bernier nous montre, dans ses derniers ouvrages, l'influence du double courant empirique et sceptique, qui entraînera tout le XVIIIe siècle. (F. Picavet).

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