Edmond
Picard
ca.
1890 |
Pour qui, partant de la Panne,
au bord de la mer du Nord, irait à travers la Belgique
jusqu'à la Baraque Michel dans les Hautes-Fagnes, à la frontière
de Prusse ,
la variété serait grande et charmante pour les yeux comme
pour le coeur. Quand, le dos tourné à la ligne monotone des
côtes de la Flandre ,
on regarde les flots jaunâtres de la mer du Nord, presque toujours
mouvants, presque toujours bruineux, ne changeant de ton qu'avec les caprices
du ciel tourmenté qui les surplombe, si ce n'est pas la sérénité
et la joie qu'on sent descendre en soi, c'est une rêverie austère
et profonde qui semble mieux en rapport avec le drame de la vie. Quand,
laissant ce spectacle, on se tourne vers l'intérieur et qu'on pénètre
dans la ligne des dunes qui ourlent le rivage, le
coeur s'apaise, mais reste ému devant l'horizon plus restreint des
ondulations sablonneuses qui se succèdent, tantôt couvertes
d'herbes dures et frissonnantes, tantôt nues, d'un jaune pâle
et argenté, donnant à qui s'enfonce entre leurs plis l'impression
du désert. Et lorsque, remontant sur leurs dernières croupes,
on aperçoit tout à coup la campagne flamande, plate et indéfinie,
se perdant au loin, bien loin, dans un brouillard
violacé, avec ses premiers plans de pâturages, ses rangées
d'arbres parfois si nombreuses qu'elles donnent l'illusion d'une forêt,
étalant la gamme des verts dans des tons si intenses qu'il semble
qu'une ondée vient de les aviver en les lavant; lorsque les toits
rouges sur les blanches maisons rustiques piquent ce plantureux tapis et
le relèvent, comme des noeuds sur une robe; que les clochers des
villages se montrent pareils à des phares dans cet espace sans bornes,
on se demande quel est le plus puissant pour toucher notre âme, de
cet océan de verdure tranquille et reposé, ou de cet océan
toujours mobile dont on entend derrière soi la clameur. L'Escaut
aussi, là où la marée se fait encore sentir et où
les bâtiments de mer labourent ses flots, séduit, non par
la variété des aspects, mais par la grandeur de ses rives
basses et gazonnées, ne laissant voir des arbres que la cime, des
maisons que les toits. Ici encore, tout s'unit pour former une harmonie
mélancolique. La bande limoneuse des eaux s'allonge comme un serpent
sur la surface uniforme et verte des polders. Les bestiaux blancs, tachés
de noir, marbrant les prés comme les voiliers marbrent le fleuve,
semblent eux-mêmes rendus pensifs par la calme monotonie du spectacle.
Si alors, on pénètre dans
le pays, on arrive bientôt à la région des gros villages
où la propreté des Flandres éclaire le paysage par
la blancheur laiteuse des habitations. De chacune de ces agglomérations,
comme du moyeu d'une roue, rayonnent les chemins plats des campagnes. Ils
se déroulent en rubans à travers les cultures fertiles, bordées
d'aulnes laissant voir, çà et là, une terre grasse
et foncée. Partout apparaissent, entre le feuillage, des maisons
basses que le groupe principal semble avoir égrenées. L'esprit
se repose dans une sensation profonde d'abondance tranquille et sûre
d'elle-même. Pour qui cherche dans la nature une impression plus
pénétrante encore de paix poétique, c'est dans la
Campine qu'il faut aller, là où la zone des plaines vient
se perdre en désert de sable sur lesquels les plantis de sapins
plaquent leurs grandes taches sombres. La bruyère s'étale
en nappes roses et odorantes au milieu desquelles. s'endort, çà
et là, un marais. Les routes tracées au hasard dans le terrain
stérile développent au loin leurs sinuosités paresseuses.
Les maisons sont pauvres et rares. L'isolement pèse sur le paysage
silencieux. La plaine flamande prend fin. Nous voici en Brabant .
Le sol se relève comme si une force souterraine le gonflait. Les
premières collines restreignent l'horizon. Dans leurs flancs sont
découpés les premiers chemins creux, aux berges abruptes
et ombragées, aux ornières profondes. Les crêtes se
chargent de bois où poussent en hautes futaies les hêtres.
Mais quand on avance sur les ondulations
qui s'allongent, la grande culture de la Hesbaye se montre avec ses vastes
surfaces sans arbres. Le paysage se ternit, et sa nudité amortit
toute sensation. L'ennui va venir. Tout à coup le plateau se déprime,
les plis s'y forment, se creusent en vallons; la roche perce les versants;
des filets d'eau s'en détachent; des prés les bordent; les
ombrages reparaissent et accompagnent au loin les ruisseaux qui, sans cesse
augmentant, se gonflent en rivières rapides et murmurantes. C'est
la descente vers la Meuse, vers les pays de Namur
et de Liège. Qu'elle est belle la vallée profonde, où
le fleuve roule, entre les superbes murailles de ses roches blanchâtres,
des ondes qui ne perdent leur limpidité qu'après les orages!
L'âme n'est plus à la rêverie devant ce tableau pittoresque
et vivant vaillante, elle s'élève vers les émotions
héroïques. Si, quittant ces bords, on remonte sur l'autre versant
par une de ces routes qui traversent des champs où la terre devient
à chaque étage plus sèche et plus pierreuse, on est
bientôt frappé de l'étendue que prend l'horizon. Il
s'étage en lignes indéfinies de collines rangées en
amphithéâtre et que l'éloignement rend de plus en plus
brumeuses. L'ensemble du paysage a l'apparence sévère et
désolée d'une région déserte et pauvre ;. mais
il est grand dans sa tristesse muette et tragique. C'est l'Ardenne, et
jamais coeur viril ne l'a contemplée pour la première fois
sans se sentir ému.
Flots, plaines, bruyères, collines,
rochers, de tout ce qu'offre aux yeux la terre natale, c'est elle qui éveille
le plus profondément ces sensations rêveuses et passionnées
qui sont la haute vie de notre humanité. Et c'est à l'automne,
quand le feuillage se rouillé durant les nuits devenues plus froides,
que cette impression poignante et douce pénètre le voyageur
dans toute son âcre intensité. Il est la saison de l'Ardenne,
comme l'été est celle du bord de la mer, comme le printemps
est celle de la Campine, du Brabant et des Flandres.
Quand on prend pour base et pour point
de départ la ligne presque droite que forme la Meuse entre Namur
et Liège, avec Huy juste au centre, cette lente ascension mène
peu à peu jusqu'aux parties les plus élevées du pays.
Avec une logique apparente, elles sont marquées par trois lignes
de parcours, légèrement ondulantes, parallèles à
elles-mêmes et au tronçon de la Meuse que nous venons d'indiquer,
coupant diagonalement le Luxembourg. Toutes
trois présentent les mêmes caractères, ceux d'une chaîne
de collines, vue de loin, se découpant à l'horizon en sommets
arrondis s'élevant de distance en distance, séparés
entra eux par des cols descendant en longues dépressions, se terminant.
brusquement par la crevasse d'une vallée escarpée et profonde.
Le premier de ces cordons que l'on rencontre en arrivant de la Meuse est
le plus élevé des trois. Partant de la Chapelle, en France,
il passe au sud de Fumay, sur la Meuse, et atteint la frontière
belge au plateau de la Croix-Scaille, descend sur la Lesse à Daverdisse,
remonte à Saint-Hubert, s'incline sur Laroche où il touche
l'Ourthe, se relève pour atteindre la Baraque de Fraiture, coupe
l'Amblève à Stavelot, puis, quittant le sol de la Belgique,
va former les hautes fagnes à Botranche, tout près de la
Baraque Michel, non loin de Malmédy. La moyenne de ses sommets est
de 568 m; le plus haut sur le territoire belge, la Baraque Michel, en a
674. La moyenne des dépressions entre les points culminants est
de 274 m; à Laroche, il n'y en a que 211. Sur les cimes et le long
des versants qui s'inclinent vers la moyenne Belgique, se déroule
une longue ceinture de forêts, que rompent par intervalles des plateaux
arides. A cinq lieues environ derrière cette première série
de hauteurs, il en surgit une deuxième, d'élévation
à peu près égale, entrant en Belgique au Sud de Bouillon,
mouillée par la Semois à Chiny, passant près dé.
Neuchâteau, allant de là sur Bastogne et nous quittant non
loin d'Houffalize, à Hachiville, en formant le col où devait
passer le canal abandonné, destiné à relier la Moselle
à la Meuse. Son point culminant, aux environs de Bastogne, a 548
m. Ici également, des bois presque continus accompagnent la ligne
de faite, mais en arrière, formant à l'Ardenne une
nouvelle guirlande de verdure et de solitude ombragée.
La troisième et dernière
arête est la plus basse. A son tour, elle se profile à cinq
lieues plus. loin en moyenne. Elle coupe l'extrémité du Luxembourg,
y pénètre entre Longwy
et Virton, passant un peu à gauche d'Arlon où elle dresse
son point culminant au Hirzberg, à 464 m, et allant de là
à Redange, puis à Vianden. Une troisième ligne de
forêts en décore les versants au Nord. Ceux du Sud mènent
à une région de plaines qui terminent l'Ardenne et
lui font une marge analogue à celle qui, sous le nom de Famenne,
la limite vers les pays de Namur et de Liège. Des deux côtés,
les grands bois cessent, les campagnes perdent leur aspect sévère,
la culture apparaît plus fertile et la vie plus douce.
(Edmond Picard, la Belgique illustrée, Il. 560). |
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