Baudelaire
1857 |
I
Or Gitche Manito,
le Maître de la vie,
Le Puissant, descendit
dans la verte prairie,
Dans l'immense prairie
aux coteaux montueux;
Et là, sur
les rochers de la Rouge Carrière,
Dominant tout l'espace
et baigné de lumière,
Il se tenait debout,
vaste et majestueux.
Alors il convoqua
les peuples innombrables,
Plus nombreux que
ne sont les herbes et les sables
Avec sa main terrible
il rompit un morceau
Du rocher, dont
il fit une pipe superbe,
Puis, au bord du
ruisseau, dans une énorme gerbe,
Pour s'en faire
un tuyau, choisit un long roseau.
Pour la bourrer
il prit au saule son écorce;
Et lui, le Tout-Puissant,
Créateur de la Force,
Debout, il alluma,
comme un divin fanal,
La Pipe de la Paix.
Debout sur la Carrière
Il fumait, droit,
superbe et baigné de lumière.
Or, pour les nations
c'était le grand signal.
Et lentement montait
la divine fumée
Dans l'air doux
du matin, onduleuse, embaumée.
Et d'abord ce ne
fut qu'un sillon ténébreux;
Puis la vapeur se
fit plus bleue et plus épaisse,
Puis blanchit; et
montant, et grossissant sans cesse,
Elle alla se briser
au dur plafond des cieux.
Des plus lointains
sommets des Montagnes Rocheuses,
Depuis les lacs
du Nord aux ondes tapageuses,
Depuis Tawasentha,
le vallon sans pareil,
Jusqu'à Tuscaloosa,
la forêt parfumée,
Tous virent le signal
et l'immense fumée
Montant paisiblement
dans le matin vermeil.
Les Prophètes
disaient: "Voyez-vous cette bande
De vapeur, qui,
semblable à la main qui commande,
Oscille et se détache
en noir sur le soleil?
C'est Gitche Manito,
le Maître de la Vie,
Qui dit aux quatre
coins de l'immense prairie:
Je vous convoque
tous, guerriers, à mon conseil!"
Par le chemin des
eaux, par la route des plaines,
Par les quatre côtés
d'où
soufflent les haleines
Du vent, tous les
guerriers de chaque tribu, tous,
Comprenant le signal
du nuage qui bouge,
Vinrent docilement
à la Carrière Rouge
Où Gitche
Manito leur donnait rendez-vous.
Les guerriers se
tenaient sur la verte prairie,
Tous équipés
en guerre, et la mine aguerrie,
Bariolés
ainsi qu'un feuillage automnal;
Et la haine qui
fait combattre tous les êtres,
La haine qui brûlait
les yeux de leurs ancêtres
Incendiait encor
leurs yeux d'un feu fatal.
Et leurs yeux étaient
pleins de haine héréditaire.
Or, Gitche Manito,
le Maître de la Terre,
Les considérait
tous avec compassion,
Comme un père
très bon, ennemi du désordre,
Qui voit ses chers
petits batailler et se mordre.
Tel Gitche Manito
pour toute nation.
Il étendit
sur eux sa puissante main droite
Pour subjuguer leur
coeur et leur nature étroite,
Pour rafraîchir
leur fièvre à l'ombre de sa main;
Puis il leur dit
avec sa voix majestueuse,
Comparable à
la voix d'une eau tumultueuse
Qui tombe, et rend
un son monstrueux, surhumain!
II
"O ma postérité,
déplorable et chérie!
O mes fils! écoutez
la divine raison.
C'est Gitche Manito,
le Maître de la Vie,
Qui vous parle!
celui qui dans votre patrie
A mis l'ours, le
castor, le renne et le bison.
Je vous ai fait
la chasse et la pêche faciles;
Pourquoi donc le
chasseur devient-il assassin?
Le marais fut par
moi peuplé de volatiles;
Pourquoi n'êtes-vous
pas contents, fils indociles?
Pourquoi l'homme
fait-il la chasse à son voisin?
Je suis vraiment
bien las de vos horribles guerres.
Vos prières,
vos voeux mêmes sont des forfaits!
Le péril
est pour vous dans vos humeurs contraires,
Et c'est dans l'union
qu'est votre force. En frères
Vivez donc, et sachez
vous maintenir en paix.
Bientôt vous
recevrez de ma main un Prophète
Qui viendra vous
instruire et souffrir avec vous.
Sa parole fera de
la vie une fête;
Mais si vous méprisez
sa sagesse parfaite,
Pauvres enfants
maudits, vous disparaîtrez tous!
Effacez dans les
flots vos couleurs meurtrières.
Les roseaux sont
nombreux et le roc est épais;
Chacun en peut tirer
sa pipe. Plus de guerres,
Plus de sang! Désormais
vivez comme des frères,
Et tous, unis, fumez
le Calumet de Paix!"
III
Et soudain tous,
jetant leurs armes sur la terre,
Lavent dans le ruisseau
les couleurs de la guerre
Qui luisaient sur
leurs fronts cruels et triomphants.
Chacun creuse une
pipe et cueille sur la rive
Un long roseau qu'avec
adresse il enjolive.
Et l'Esprit souriait
à ses pauvres enfants!
Chacun s'en retourna,
l'âme calme et ravie,
Et Gitche Manito,
le Maître de la Vie,
Remonta par la porte
entr'ouverte des cieux.
- A travers la vapeur
splendide du nuage
Le Tout-Puissant
montait, content de son ouvrage,
Immense, parfumé,
sublime, radieux! |
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