Baudelaire
1857 |
J'ai plus de souvenirs
que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à
tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets
doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux
roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets
que mon triste cerveau.
C'est une pyramide,
un immense caveau,
Qui contient plus
de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière
abhorré de la lune,
Où comme
des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent
toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux
boudoir plein de roses fanées,
Où gît
tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels
plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent
l'odeur d'un flacon débouché.
Rien n'égale
en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds
flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de
la morne incuriosité,
Prend les proportions
de l'immortalité.
- Désormais
tu n'es plus, ô matière vivante!
Qu'un granit entouré
d'une vague épouvante,
Assoupi dans le
fond d'un Saharah brumeux;
Un vieux sphinx
ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur
la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux
rayons du soleil qui se couche. |
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