Baudelaire
1857 |
Pluviôse,
irrité contre la vie entière,
De son urne à
grands flots vers un froid ténébreux
Aux pâles
habitants du voisin cimetière
Et la mortalité
sur les faubourgs brumeux.
Mon chat sur le carreau
cherchant une litière
Agite sans repos
son corps maigre et galeux;
L'âme d'un
vieux poète erre dans la gouttière
Avec la triste voix
d'un fantôme frileux.
Le bourdon se lamente,
et la bûche enfumée
Accompagne en fausset
la pendule enrhumée,
Cependant qu'en
un jeu plein de sales parfums,
Héritage fatal
d'une vieille hydropique,
Le beau valet de
coeur et la dame de pique
Causent sinistrement
de leurs amours défunts.
J'ai plus de souvenirs
que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à
tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets
doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux
roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets
que mon triste cerveau.
C'est une pyramide,
un immense caveau,
Qui contient plus
de morts que la fosse commune.
- Je suis
un cimetière abhorré de la lune,
Où comme
des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent
toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux
boudoir plein de roses fanées,
Où gît
tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels
plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent
l'odeur d'un flacon débouché.
Rien n'égale
en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds
flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de
la morne incuriosité,
Prend les proportions
de l'immortalité.
- Désormais
tu n'es plus, ô matière vivante!
Qu'un granit entouré
d'une vague épouvante,
Assoupi dans le
fond d'un Saharah brumeux!
Un vieux sphinx
ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur
la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux
rayons du soleil qui se couche.
Je suis comme le
roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant,
jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs
méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses
chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer,
ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant
en face du balcon,
Du bouffon favori
la grotesque ballade
Ne distrait plus
le front de ce cruel malade;
Son lit fleurdelisé
se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour,
pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver
d'impudique toilette
Pour tirer un souris
de ce jeune squelette.
Le savant qui lui
fait de l'or n'a jamais pu
De son être
extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains
de sang qui des Romains nous viennent
Et dont sur leurs
vieux jours les puissants se souviennent,
Il n'a su réchauffer
ce cadavre hébété
Où coule
au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
Quand le ciel bas
et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant
en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon
embrassant tout le cercle
Il nous verse un
jour noir plus triste que les nuits;
Quand la terre est
changée en un cachot humide,
Où l'Espérance,
comme une chauve-souris,
S'en va battant
les murs de son aile timide
Et se cognant la
tête à des plafonds pourris;
Quand la pluie étalant
ses immenses traînées
D'une vaste prison
imite les barreaux,
Et qu'un peuple
muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses
filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout
à coup sautent avec furie
Et lancent vers
le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits
errants et sans patrie
Qui se mettent à
geindre opiniâtrement.
- Et de longs
corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent
lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure,
et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne
incliné plante son drapeau noir. |
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