Baudelaire
1857 |
Il est de forts
parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On
dirait qu'ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret
venu de l'orient
Dont la serrure
grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison
déserte quelque armoire
Pleine de l'âcre
odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve
un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit
toute vive une âme qui revient.
Mille pensers dormaient,
chrysalides funèbres,
Frémissant
doucement dans tes lourdes ténèbres,
Qui dégagent
leur aile et prennent leur essor,
Teintés d'azur,
glacés de rose, lamés d'or.
Voilà le souvenir
enivrant qui voltige
Dans l'air troublé;
les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'âme
vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre
obscurci de miasmes humains;
Il la terrasse au
bord d'un gouffre séculaire,
Où, Lazare
odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son
réveil le cadavre spectral
D'un vieil amour
ranci, charmant et sépulcral.
Ainsi, quand je serai
perdu dans la mémoire
Des hommes, dans
le coin d'une sinistre armoire;
Quand on m'aura
jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit,
poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
Je serai ton cercueil,
aimable pestilence!
Le témoin
de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé
par les anges! liqueur
Qui me ronge, ô
la vie et la mort de mon coeur! |
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