Baudelaire
1857 |
Ange plein de gaieté,
connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords,
les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs
de ces affreuses nuits
Qui compriment le
coeur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaieté,
connaissez-vous l'angoisse?
Ange plein de bonté,
connaissez-vous la haine,
Les poings crispés
dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance
bat son infernal rappel,
Et de nos facultés
se fait le capitaine?
Ange plein de bonté,
connaissez-vous la haine?
Ange plein de santé,
connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des
grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés,
s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil
rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé,
connaissez-vous les Fièvres?
Ange plein de beauté,
connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir,
et ce hideux tourment
De lire la secrète
horreur du dévouement
Dans des yeux où
longtemps burent nos yeux avides?
Ange plein de beauté,
connaissez-vous les rides?
Ange plein de bonheur,
de joie et de lumières,
David mourant aurait
demandé la santé
Aux émanations
de ton corps enchanté;
Mais de toi je n'implore,
ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur,
de joie et de lumières! |
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