Baudelaire
1857 |
Viens-tu du ciel
profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté?
Ton regard, infernal et divin,
Verse confusément
le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour
cela te comparer au vin.
Tu contiens dans
ton oeil le couchant et l'aurore;
Tu répands
des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont
un filtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros
lâche et l'enfant courageux.
Sors-tu du gouffre
noir ou descends-tu des astres?
Le Destin charmé
suit tes jupons comme un chien;
Tu sèmes
au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes
tout et ne réponds de rien.
Tu marches sur des
morts. Beauté, dont tu te moques;
De tes bijoux l'Horreur
n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi
tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux
danse amoureusement.
L'éphémère
ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite,
flambe et dit : Bénissons ce flambeau!
L'amoureux pantelant
incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond
caressant son tombeau.
Que tu viennes du
ciel ou de l'enfer, qu'importe,
O Beauté!
monstre énorme, effrayant, ingénu!
Si ton oeil, ton
souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un infini que
j'aime et n'ai jamais connu?
De Satan ou de Dieu,
qu'importe? Ange ou Sirène,
Qu'importé,
si tu rends, - fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum,
lueur, ô mon unique reine! -
L'univers moins
hideux et les instants moins lourds? |
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