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Athènes
La démocratie athénienne
Aperçu Histoire ancienne d'Athènes La démocratie athénienne Le duché d'Athènes

Le mouvement démocratique en Grèce

Le mouvement libéral.
A la fin des Guerres médiques, dans les États grecs, les triomphes nationaux ont provoqué un fort mouvement libéral et démocratique. La victoire était due à des puissances de nature sensiblement différente : Athènes évoluait vers la démocratie, Sparte prenait de plus en plus le caractère d'une cité aristocratique, à Syracuse subsistait la tyrannie. Mais on vit surtout que les hordes barbares avaient été repoussées par des milices marchant librement ou censées telles, et celles-ci n'en conçurent pas une fierté médiocre. Hérodote, qui, grand artiste, n'est pas un esprit supérieur et n'en reflète que mieux l'état d'esprit moyen de sa génération, écrit en parlant des premières victoires d'Athènes : 
« Il est évident, non par ce seul exemple, mais par beaucoup d'autres, que l'isagorie régime de libre discussion est une excellente chose; sous les tyrans, les Athéniens n'étaient à la guerre supérieurs à aucun de leurs voisins; délivrés des tyrans, ils devinrent de beaucoup les premiers. Ils ont donc prouvé par là que, privés de liberté, ils n'agissaient qu'à contre-coeur, comme quand on travaille pour un maître; libres, chacun s'est mis avec ardeur à l'o'uvre pour soi-même ».
Le mouvement qui tendait à faire participer le plus grand nombre possible de sujets à la vie et à la direction même de l'État, déclanché déjà par les ambitions et les rivalités des grands, se précipita dans tout le monde grec.

En Orient. 
Dans l'lonie, la défaite des Perses entraînaît ipso facto la débâcle des tyrans qu'ils soutenaient. A Ephèse même, ville à demi-orientale, des séditions aboutirent à l'érection d'un gouvernement semi-démocratique. A Halicarnasse, la dynastie de la reine Artémise se maintint encore quelques années, puis des révolutions, dans lesquelles la famille de l'historien Hérodote joua un grand rôle, la renversèrent. D'une façon générale, dans tout le domaine égéen, le mouvement fut appuyé par la constitution de la ligue athénienne (478-477); bien que les Athéniens ne se soient pas immiscés, au début, dans les affaires intérieures des cités, leur connivence permit souvent de chasse, pour « médisme «», un gouvernement antipathique. Les villes de Chypre devinrent en général des républiques à la suite de l'expédition des Grecs en 478, mais les villes de Crimée gardèrent leurs rois archéanactides. A Cyrène, la dynastie qui avait été déjà ébranlée au VIe siècle, jeta un dernier éclat avec Arcésilas VI, puis tomba vers 466.

En Grèce. 
Dans la Grèce propre, le mouvement ne fut pas moins prononcé. A Argos, les vieux citoyens avaient été décimés par les guerres spartiates, et la démocratie s'établit d'elle-même : en même temps (468), Mycènes et Tirynthe étaient incorporées. En Elide, le mouvement qui aboutit à la création de la capitale (472) affaiblit l'aristocratie terrinne : depuis on avait là des institutions analogues à celles de l'Athènes clisthénienne. Dans tout le Péloponnèse et surtout en Arcadie, ces changements se heurtaient à l'animadversion des Spartiates : ce fut seulement quand le grand séisme (465-464) eût déchaîné la révolte messénienne que les Spartiates se trouvèrent un moment débordés. En Béotie, Pausanias s'était contenté de châtier les fauteurs de l'alliance avec Xerxès (479), mais l'aristocratie subsista. De même, en Thessalie, quoique Leotychide eût été demander comte de la trahison nationale (476), les Aleuades et les Scopades se maintinrent. La Crète et les pays du Pinde, jusqu'à la Macédoine, étaient trop isolés du monde grec pour ressentir le contre-coup du mouvement.

En Occident.
Dans l'Occident, il fut d'autant plus significatif qu'il s'attaqua aux sauveurs mêmes de la Grèce : signe que la fièvre était générale. Hiéron mourut en paix sur le trône (467), mais il avait exagéré le caractère despotique de son pouvoir, et son fils Thrasybule perdit la couronne dès 466. A Agrigente, la famille de Theron avait préparé sa chute par des luttes contre les Dinoménides. A Rhegion et Messine, la sagesse de Mikythos, tuteur des enfants d'Anaxilaos (467), ne put que retarder la catastrophe. Une ère de luttes civiles se rouvrit pour les villes de Sicile, d'autant plus dangereuse que les Sicules de l'intérieur tendaient à s'unir sous un chef entreprenant, Duketios. Heureusement, Carthage ne bougea pas. En Italie, la secte de Pythagoriciens formait une véritable association politique qui englobait l'aristocratie des diverses cités. Elle avait déjà joué un rôle dans la ruine de Sybaris. Dans la première moitié du Ve siècle elle succomba partout sous des révoltes violentes et obscures. A Tarente; comme à Argos, l'affaiblissement du corps des vieux citoyens, dans la guerre contre les Iapyges (473), prépara l'avènement de la démocratie. Les remous du mouvement n'ont pas atteint Marseille.

Athènes. 
Il n'est pas besoin de pousser jusqu'au détail cette revue pour montrer combien fut générale l'évolution qui atteignit son point culminant à Athènes en 462-461 avec la réforme opérée par Éphialte, fils de Sophonide, chef du parti démocratique avant Périclès et assassiné, en 457 av. J.-C par Aristodicus de Tanagra, à l'instigation des aristocrates. Éphialte assura le triomphe de la démocratie athénienne en amoindrissant les pouvoirs de l'Aréopage par sa loi, promulguée en l'an 460, l'Aréopage fut privé de son pouvoir de contrôle sur la législation et l'administration publiques, aussi bien que sur les moeurs en général, et réduit à la juridiction criminelle. (On cite encore Éphialte comme ayant combattu la proposition de Cimon de secourir les Spartiates contre leurs hilotes. C'était un homme d'une grande valeur et très estimé).

Conséquences du mouvement.
L'évolution était très nettement dirigée contre la forme de gouvernement où les Grecs distinguaient parfois la monarchie et l'aristocratie, mais qu'ils désignaient souvent du nom de dynastique : le pouvoir absolu d'une ou de quelques grandes familles. C'est la société dans laquelle Pindare était né (520) et qu'il a passé sa longue vie (jusque vers 440 à chanter : il a vu avec amertume cette société s'effriter pour faire place à la polis. Le mouvement qui l'ébranla n'excluait pas la monarchie sous la forme de la dictature militaire temporaire. Il respecta presque partout les privilèges de la richesse, ou tout au moins de la propriété, accessibles à tous. Au reste la masse était forcée de se servir de ces instruments de gouvernement. Mais précisément, au lieu de s'incliner devant eux comme devant des faits naturels, on les considéra désormais comme des systèmes politiques dont on discutait les avantages comparés. En fait, le contrôle sur le pouvoir, allant parfois jusqu'à l'exercice même du pouvoir, passa aux mains de la majorité, qui fut censée représenter le tout.

Armée.
La force militaire principale resta aux mains de la population aisée, qui pouvait se fournir de l'armure lourde de l'hoplite. La où le péril national força de recourir largement à la basse classe qui ramait sur les trières, comme à Athènes, le mouvement fut particulièrement accentué.
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Justice.
Les magistrats, les corps politiques, gardèrent souvent la juridiction, surtout quand le châtiment revêtait le caractère d'une expiation religieuse, comme en cas de crime de sang. Mais dans la règle il y eut appel à l'assemblée populaire, ou aux jurys qui en étaient l'émanation directe.

Finances. 
La gratuité des fonctions publiques maintint les privilèges fait de la richesse. Mais il furent achetés par de lourdes tions, que jadis les riches s'imposaient librement, mais qui devinrent des devoirs stricts (liturgies), entretien des fêtes publiques (chorégies),  des bâtiments de guerre (triérarchie), etc..

La cité plus exclusive et plus autoritaire que par le passé. 
L'Etat grec est devenu par cette transformation plus exclusif et plus autoritaire. Les gouvernements antérieurs considéraient la masse comme des sujets dont il ne leur répugnait pas de voir s'accroître le nombre. A présent que tous sont associés au pouvoir, tous surveillent d'un oel jaloux l'entrée dans l'associalion : Sparte se faisait déjà remarquer par la parcimonie avec laquelle elle naturalisait, et Athènes expulsera bientôt durement (445) tout citoyen dont la naissance est suspecte. L'étranger domicilié est astreint à un long stage comme métèque. Et l'esclave que le droit de la guerre, universellement reconnu et pratiqué, jette dans la cité, loin d'y être au moins accueilli, comme jadis dans la famille, en membre plus humble, ne peut y faire entrer, eu cas d'affranchissement, que son deuxième ou troisième descendant.

D'autre part, les gouvernements antérieurs, tout en contrôlant, les communtautés subalternes, les laissaient subsister volontiers comme auxiliaires. A présent que le gouvernement de tous devient l'affaire de chacun, la vie politique prime l'attachement qui faisait vivre ces communautés, et les que lentement. Elles ne résistent que quand elles ont un caractère international, qui force la cité à traiter de puissance à puissance. Mais la tribu n'est plus qu'une circonscription administralive, et la famille, la grande famille, se dissout : le droit criminel ne reconnaît plus sa solidarité. Reste la famille étroite, où, le gouvernement restant aux mains des hommes, la femme sera moins libre que dans l'antique L'État intervient par ses règlements jusque dans l'éducation de l'enfant.

L'individu du commun. Le sentiment mystique.
L'individu du commun s'est-il trouvé bien ou mal du changement? Il a été enserré dans un réseau de cités où, en dehors de sa cité natale, il n'a plus guère trouvé nulle part sûreté et protection. Dans cette cité même, il a eu à faire face, outre le service militaire, à des obligations multiples que la foule, à la vérité, acceptait sans peine. Mais il a été délivré de tutelles gênantes. Il a été sensible tout de suite à la fierté,aux égards que lui assurait sa situation nouvelle, et qui rejaillissaient jusque sur l'esclave : A Athènes. écrit un pamphlétaire, un esclave ne se dérangera pas pour vous, on ne peut le frapper. La cause en est simple : si on pouvait frapper un escave, il arriverait qu'on frapperait des gens du peuple, que rien ne distingue, dans la rue, des esclaves. Et très vite, après l'honneur, l'individu a goûté les profils du pouvoir.

Aussi le sentiment mystique est-il en baisse. On reste fidèle aux anciens usages, on s'attache aux dieux qui personnifient la patrie, mais, si les dieux anciens ne suffisent plus, on n'en cherche plus de nouveaux. Ces aspirations ne se rencontrent plus que chez les esclaves, chez les femmes, chez ceux qui vivent en marge de la cité. Tout mouvement religieux nouveau devient suspect, est puni même par les autorités. C'est le signe des temps. L'individu grégaire, la bête de troupeau, place désormais ses espérances dans les biens d'ici-bas, et sa confiance dans les institutions qui promettent de les lui assurer.

La démocratie radicale athénienne

Pour les Athéniens, qui ont été les vrais inventeurs du mot et de la chose, et par conséquent pour nous, leurs historiens, la démocratie radicale est le système politique dans lequel l'ensemble des membres de l'État, le corps même des citoyens, n'est pas seulement souverain en principe, n'a pas seulement, si l'on peut dire, le « domaine éminent » du gouvernement, mais l'exerce réellement et en a la jouissance. A Athènes, au IVe siècle, le Peuple règne et gouverne.

En fait, c'est le gouvernement de la majorité, suivant le principe indiqué dans Hérodote (III, 80) que : « la majorité équivaut au tout ». Mais à Athènes, au IVe siècle, les assemblées étant composées au hasard, et les majorités y étant très instables par suite de l'émiettement des partis, le principe est assez juste.

Athènes et les autres cités grecques.
Athènes a été pour les Grecs le type de l'eschatè demokratia, mais elle n'a pas été une singularité parmi eux. Au temps de sa puissance beaucoup de cités ioniennes avaient, de force ou de gré, imité ses institutions, sans parler des villes de Sicile où le régime démocratique était imposé par l'absence d'aristocratie véritable. Ce mouvement était certainement en progrès lorsqu'éclata la guerre du Péloponnèse, et, si Athènes l'avait alors emporté, un régime analogue à celui que nous venons, de décrire aurait certainement prévalu partout. Mais la victoire de Sparte arrêta net cette évolution, et la majorité des cités se fixa dans un régime censitaire, sauf quelques exceptions comme Argos ou Tarente. L'esprit de ces gouvernements nous apparaît assez analogue à celui d'Athènes, et l'on voit, par l'exemple de Thèbes, que la souveraineté du petit bourgeois ou du campagnard radical n'était pas plus grandiose - il s'en faut - que celle de la plèbe attique. Cette imitation des institutions attiques, avec un mélange de timocratie (qui d'ailleurs se retrouve aussi après 322 à Athènes), a caractérisé par la suite la plupart des gouvernements grecs. (L'imitation d'Athènes est flagrante déjà dans la constitution de l'Arcadie après 370. Mais on pense ici surtout aux cités de l'époque hellénistique).

Cependant, les gouvernements grecs n'étaient alors plus souverains, et les pouvoirs que nous venons de voir fonctionner avaient au-dessus d'eux, ici des gouvernements fédéraux, ailleurs et en général de grands États étrangers. L'action au dehors, la haute juridiction criminelle, leur étaient retirées. Par là, les bons côtés du système subsistaient, comme une certaine fraternité atténuant les différences de classes, une certaine ouverture d'esprit résultant de la participation de tous aux affaires publiques, l'habitude d'agir au grand jour, toutes choses qui ne sont pas messéantes dans la vie quotidienne de petites communes. Mais les abus énormes, l'inaptitude à toute action suivie et de longue portée, la faculté de brimer sans mesure ceux qui dépassaient le niveau commun et répugnaient à la promiscuité, - tout cela était corrigé ou réprimé par le pouvoir souverain.

Le citoyen dans la Cité.
La vie d'un citoyen à Athènes était celle d'un homme qui serait en temps ordinaire à la fois commerçant et député, et qui dans certains cas serait appelé par l'élection ou le tirage au sort à devenir magistrat, fonctionnaire ou officier. Tous les citoyens étaient égaux en droits et participaient au gouvernement et à l'administration. 

« La constitution qui nous régit, dit Périclès, a reçu le nom de démocratie, parce que son but est l'utilité du plus grand nombre et non celle d'une minorité. »
Le philosophe Aristote résume à peu près en ces termes le fonctionnement de la démocratie athénienne: 
« Il faut que les magistrats soient élus par tous ou tirés au sort : que les dignités ne soient point distribuées d'après le chiffre de la fortune : que les fonctions ne soient jamais de longue durée; que tous les citoyens soient appelés à juger dans les tribunaux; enfin que la décision de toutes choses dépende de l'Assemblée générale des citoyens. »
Tout citoyen, quelle que soit sa naissance et sa fortune, peut arriver aux honneurs, car les Archontes, les Sénateurs et les Juges sont tirés au sort chaque année. Tout citoyen participe au gouvernement, car il décide par son vote de toutes les lois qui régissent Athènes et son empire. Il a encore droit à l'aisance, car, pour permettre aux plus modestes l'accès de toutes les charges, on imagina de rétribuer les fonctions publiques et même la présence à l'assemblée, en sorte que remplir ses devoirs de citoyen fut un véritable métier pour l'Athénien.

Cette démocratie, que l'on présente souvent comme la démocratie par excellence parce qu'il d'agit d'une démocratie directe, est en réalité une aristocratie. Les électeurs sont peu nombreux, environ 15.000, et leur assemblée est comme une réunion publique ou tout le monde se connaîtrait.  Ils ont des esclaves pour faire leur travail et des sujets pour fournir de l'argent à la Cité. La vie est à bon marché et de légères distributions d'argent assurent à tous le bien être. Chaque année, 600 citoyens sont tirés au sort pour être magistrats et il se trouve que la moitié de la Cité administre l'autre. Rien n'est moins semblable à nos démocraties modernes où le peuple, se composant de millions d'électeurs, est obligé de remettre à des mandataires le soin de le gouverner pendant qu'il travaille pour vivre.

La souveraineté du corps des citoyens. 
Il semblerait que, dans ces conditions, la tâche essentielle - plus essentielle que pour une monarchie ou une aristocratie - fût de définir rigoureusement le corps des citoyens. Les hommes d'État qui avaient présidé à la restauration démocratique en 403 s'en sont fort bien aperçus : des lois ont été rendues, spécifiant que pour être citoyen, il fallait être né de père et mère athéniens. (La loi a été portée par Archinos. Elle était encore en vigueur au temps d'Aristote).

En dehors de ce cas, le droit de cité ne pouvait être accordé que par une décision des plus solennelles. En fait, les Athéniens, au Ve siècle, ne l'avaient même pas accordé aux Platéens (On sait que ceux-ci avaient une situation spéciale, équivalant a peu près à la civitas sine suffragio [Isocrate, Plataïque]).  En 403-402, on le conféra aux démocrates expulsés de Samos par Lysandre. Mais cet octroi collectif est resté unique, et l'octroi individuel même, très rare. La démocratie athénienne s'est montrée aussi rebelle à la cooptation que n'importe quelle noblesse souveraine, et pour les mêmes raisons : il y avait à Athènes le même avantage à être citoyen qu'ailleurs à être noble.

Définition de ce corps en théorie et en pratique.
La théorie est claire, mais la pratique? Athènes n'avait pas d'état civil. Il y avait évidemment des institutions à peu près correspondantes. L'enfant nouveau-né était présenté par le père aux orgéons, aux membres de la phratrie, car ces vieux cadres de la société attique avaient conservé, au moins à ce point de vue, leur réalité. Le fils adopté devait être présenté aux membres du dème, ce qui avait déjà un caractère plus officiel (l'inscription obligatoire sur les registres du dème à 18 ans ne date que du temps de l'éphébie). Enfin, quand le jeune homme atteignait l'âge de servir dans l'infanterie (18 ans), il était inscrit sur le catalogue des hoplites. Ce catalogue (avec la liste des cavaliers naturellement) était même le seul instrument statistique sérieux dont on disposât : pour les autres éléments de population, les orateurs, suivant les besoins de la cause, oscillent au IVe siècle entre les chiffres de 20.000 et de 30.000 citoyens, et nous-mêmes ne tirons nos chiffres que d'inductions statistiques vraisemblables Quoi qu'il en soit, toutes ces institutions ne fonctionnent que pour les gens établis, ayant une famille, un domicile, une propriété : mais les autres, la tourbe qui s'entasse dans les taudis de la ville et du port? Quand on voit à quelles difficultés donne lieu l'état civil pour des personnes qui se disputent des fortunes de plusieurs talents, on imagine ce qu'il pouvait en être pour le bas peuple. Après Chéronée (337), Athènes essayera d'introduire le service universel par l'institution de l'éphébie. Il est certain qu'on a voulu le rendre vraiment universel, puisqu'on a institué une indemnité pour les éphèbes retenus deux ans sous les enseignes. Il est non moins certain qu'on n'y est pas parvenu, et que tout de suite on a dû rendre l'institution franchement censitaire.
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L'Éphébie

L'Éphébie était une institution très générale; c'est à Athènes qu'on peut le mieux l'étudier, mais nous ne savons pas à quelle époque elle remonte.

L'éphèbe est citoyen; son premier acte est de prononcer le célèbre serment de vaillance et de fidélité à la patrie. Pendant un an, il fréquente un des trois grands gymnases, l'Académie, le Lycée le Cynosarge, y pratique le saut, la course, la lutte, l'équitation le maniement des armes, la manoeuvre en pelotons. En outre il y étudie les poètes, il apprend la musique, trouve même le temps de s'attacher à un rhéteur ou d'écouter Socrate aux carrefours. 

Quand s'ouvre la deuxième année, les éphèbes défilent devant le peuple en guerre, ils poursuivent leurs exercices en rase campagne, tiennent garnison dans les places fortes, font un service de gendarmerie. Enfin, ils sont passés en revue par la Boulè et les magistrats et ne se séparent pas sans avoir fait graver la liste de leur promotion, avec un décret de remerciement ou d'éloge pour un maître vénéré.

C'est une éducation très libérale, variée, exaltant et développant l'initiative individuelle; la tactique repose sur le principe de la « file » : tous les combattants sont disposés l'un derrière l'autre, le plus brave en tête; les autres le suivent aveuglément. 

L'éphébie commença de s'altérer dès la fin du IVe siècle : l'obligation disparut, on admit les étrangers; le stage fut réduit à un an et les études littéraires et artistiques passèrent au premier plan. Le collège éphébique devint une association de riches adolescents, réunis pour une éducation de luxe sous la surveillance de l'État.

Visiblement, pour les classes tout-à-fait inférieures, l'État n'avait pas le moyen de saisir le conscrit à l'âge fixé par la loi, ni celui de le retrouver ensuite s'il n'avait pas rempli ses obligations : la sanction était absente. Des gens ont dû usurper le droit de cité au lendemain même de la restauration, mais ce n'est là qu'un fait exceptionnel. Le fait que de faux citoyens se glissaient aux assemblées ou même aux tribunaux, au contraire, devait être constant.

Pour les charges publiques, les candidats devaient subir un examen appelé dokimasie qui suppléait assez efficacement à l'état civil. On demandait au candidat à l'archontat :

« Quel est ton père? de quel dème est-il? comment s'appellent le père de ton père, ta mère, le père de ta mère, et de quel dème sont-ils? Observes-tu le culte d'Apollon Patrôos et de Zeus Herkéios, et dans quels sanctuaires? as-tu des tombeaux de famille, et en quel endroit? t'occupes-tu de tes parents? payes-tu tes contributions ? as-tu rempli tes obligations militaires? » 
Puis, sur tout cela :
« Produis tes témoins ».
Mais on ne voit pas qu'aucun contrôle sérieux ait été exercé à l'entrée des deux corps réellement souverains, l'Assemblée du peuple, et les jurys populaires.

L'Assemblée du peuple, le Conseil et les prytanes; les magistrats.
Le corps qui exprime le plus complètement la souveraineté populaire est l'Assemblée du peuple. Tous les citoyens mâles adultes y ont accès. Pour que la pauvreté ne rende pas le droit illusoire, on introduit, après 403, l'indemnité d'assistance à l'Assemblée : 1 obole, puis 2, puis 3 par séance 4. C'est l'extrême minimum d'un salaire journalier au IVe siècle, mais c'est suffisant pour permettre au boutiquier de la ville ou au portefaix du Pirée de se déranger une quarantaine de jours par an, - car il ne s'agit que de cela. La compétence de l'Assemblée est illimitée, et ses décisions souveraines. Une précaution a pourtant été prise pour empêcher que des coups de tête n'introduisent dans la législation un désordre constant. Au contraire des lois modernes qui se terminent par le dispositif : « Toutes lois et tous décrets contraires à ceci sont abrogés-», une loi athénienne ne doit pas être en opposition avec une loi existante. Naturellement, si le cas se produit, l'Assemblée peut abroger implicitement la loi gênante en autorisant à passer outre, mais cette autorisation est des plus solennelles, et l'auteur du projet de loi inconstitutionnel, s'il ne s'en est pas muni, encourt des pénalités graves. La sanction dépend du jury populaire.

Il est de fait qu'en matière de droit privé au moins, l'Assemblée a étonnamment peu innové au IVe siècle. Les premiers codes écrits, ceux de Dracon et de Solon, étaient toujours restés la base du droit. Après la révolution des Quatre-Cents, une commission fut chargée de recopier ces codes et de les mettre en accord avec les réalités nouvelles sur certains points (par exemple en changeant des tarifs qui ne répondaient plus à la valeur des monnaies, considérablement diminuée). Ce travail, interrompu par les Trente, fut achevé sous la démocratie restaurée, et sanctionné par un vote de l'Assemblée. Les lois de Solon ainsi retouchées ont régi la société attique jusqu'au temps de Démétrius de Phalère : nous verrons du reste que le pouvoir des jurys rendait souvent cette stabilité illusoire.

L'Assemblée du peuple ne siégeant que de loin en loin, il lui faut une représentation permanente : c'est le Conseil des Cinq-Cents. il se compose de cinq cents membres tirés à la fève pour un an parmi les Athéniens qui se présentent, le nombre des représentants de chaque dème ayant été fixé une fois pour toutes au temps de Clisthène. Comme un même citoyen n'y peut siéger que deux fois, la majorité des Athéniens y passe : même en supposant que la loi qui permet de se présenter deux fois soit mise à profit universellement, on voit que 7500 Athéniens différents y siègent en trente ans. En matière de législation, le Conseil se borne à voter préalablement tout projet qui doit être soumis à l'Assemblée (probouleuma) : et ce vote préalable peut même lui être imposé. Il existe pour cela deux moyens : 1° l'Assemblée décide que le Conseil apportera un projet sur tel objet dans tel délai; 2° elle vote un amendement qui est souvent plus important que le texte même du Conseil (exemples innombrables dans les inscriptions).

Mais, en matière d'administration, ses attributions sont universelles, et son pouvoir de coercition allait même d'abord, dans certains cas, jusqu'à prononcer la peine de mort; après 403, les décisions de ce genre sont frappées d'appel devant les jurys.

Enfin, Même avec l'indemnité de 5 oboles par séance accordée à ses membres, le Conseil ne peut siéger toujours (les prytanes doivent convoquer le Conseil tous les jours sauf les jours fériés, mais on sait combien il y a de jours fériés à Athènes) : il est donc représenté en permanence par les prytanes. La représentation des dèmes dans le Conseil a été réglée de manière que chacune des dix tribus comptât le même nombre de conseillers (50) et chaque tribu exerce la prytanie pendant un dixième de l'année. Cette permanence est si effective que les prytanes doivent souper ensemble dans la Tholos, foyer public de la ville. Les prytanes n'ont d'autre fonction que de mettre en mouvement les autres organes du gouvernement, Conseil et Assemblée, de les convoquer, d'établir leur ordre du jour, de présider leurs discussions. Mais ces fonctions ont encore paru si terribles à la démocratie que, vers 365, on donne la présidence des assemblées convoquées par les prytanes à neuf proèdres pris intentionnellement dans les tribus non prytanes.

On voit avec quel luxe de précautions la participation à la souveraineté est répartie aussi également que possible entre tous les membres du Souverain. Reste à prendre d'autres mesures pour que les agents d'exécution de ce Souverain, les magistrats, ne puissent rendre illusoire sa souveraineté, grâce aux forces qui leur sont confiées.

En premier lieu, ces magistrats sont extrêmement nombreux. Il y a d'abord les plus anciens, les 9 archontes, qui règlent les cérémonies religieuses et président les tribunaux. Il y a ensuite les 10 stratèges qui commandent les forces militaires. Puis les 10 apodectes, les 10 logistes et tous les collèges de magistrats financiers qu'a multipliés le gaspillage et la méfiance démocratique. Avec les fonctionnaires subalternes de police, astynomes, sitophylaques, etc., 700 Athéniens exercent chaque année des fonctions publiques. (On en compte 250 ou 260 dans Aristote (suivant qu'il a ou non compté deux fois les logistes). Le chiffre de 700 (+ 550 gardes des arsenaux et de l'Acropole) n'est donné que pour le Ve siècle. Mais que d'emplois subalternes ont dû subsister toujours!). Ils sont ou élus ou tirés à la fève, mais le second mode de nomination prévaut de plus en plus. La plupart ne siègent qu'un an (quelques-uns quatre ans, de Panathénées à Panathénées) et ne peuvent être renommés aux mêmes fonctions (sauf les stratèges) On voit que tout Athénien a chance de passer par plusieurs fonctions publiques dans le cours de sa vie. Les pouvoirs de ces magistrats sont d'ailleurs strictement limités, toujours contrôlés par le Conseil pour les stratèges, particulièrement dangereux, l'Assemblée émet à chaque prytanie un vote de confiance à mains levées, dont le refus suffit à les déposer en cours de charge.

On s'est donné beaucoup de peine pour prouver que la plupart des charges publiques, encore au IVe siècle, avaient été exercées par des gens bien nés, riches, etc. C'est vrai, et, au surplus, la quasi-gratuité de toutes les fonctions importantes suffirait à le faire supposer. Il est certain aussi que ce n'était pas une chose complètement indifférente. Quelque grande qu'on fasse la part de la vanité dans les affaires humaines, on ne peut supposer que les conservateurs auraient recherché ces fonctions s'ils n'avaient su que l'action administrative amortissait, malgré tout, bien des menées démagogiques. Mais conclure, de la prédominance des bourgeois, dans des places où ils étaient à ce point tenus de court, à leur gouvernement, c'est confondre administrer avec gouverner En réalité, la plèbe rurale et surtout urbaine était l'élément dirigeant dans l'Assemblée et les tribunaux, et c'est bien elle qui gouvernait la République.

Les jurys populaires, l'appel, l'Aréopage. 
En effet, le second mode de représentation du peuple souverain, le jury populaire, était à peine moins complet et moins puissant que l'Assemblée. Il y avait dix chambres de l'Héliée, comprenant chacune 500 membres, plus 1000 jurés supplémentaires. Bien entendu, il ne faut pas se représenter les 6.000 juges comme fonctionnant tous tout le temps. Socrate a été jugé par 559 hommes. Le procès d'Harpale a été jugé par trois chambres réunies (1500 membres).

Tout citoyen mâle adulte pouvait se présenter au tirage à la fève, et l'indemnité judiciaire, comme nous le savons, avait été instituée la première (3 oboles) 4. Le jury prête naturellement le serment de juger conformément aux lois; mais, en présence d'un code vieux et confus, ses pouvoirs sont singulièrement étendus 5. En voici un exemple, donné par un plaidoyer d'Isée. Un homme a testé, dans un moment où il était brouillé avec ses neveux, et les a dépossédés au profit de parents par alliance. Réconcilié avec eux, il a voulu, se sentant malade, annuler son testament et a fait appeler le magistrat à cet effet; mais les bénéficiaires de l'acte ont su empêcher celui-ci d'entrer, et le malade est mort prématurément. Quoique nous n'ayions que le plaidoyer des neveux, il semble permis d'affirmer que le mort a bien réellement voulu annuler le testament et que l'équité est de leur côté. Mais le testament est reconnu inattaquable, et il semble qu'on ne pourrait soulever le procès devant aucun tribunal moderne. Or, devant le jury athénien, les neveux n'hésitent pas à demander l'annulation d'un testament correct, pour un motif d'équité. Le cas est typique, mais non pas unique dans les plaidoyers qui nous restent. En matière pénale, l'arbitraire du jury athénien est encore plus grand. Par compensation, ses verdicts ne sauraient enchaîner la liberté des tribunaux futurs : il n'y a pas de jurisprudence à Athènes.

Naturellement, les six archontes thesmothètes ne sont pas tenus de mettre en branle l'Héliée pour tous les procès qui surgissent entre Athéniens. Il y a d'abord les juges de dèmes pour les causes infimes; puis tous les citoyens inscrits au catalogue et ayant dépassé l'âge militaire (60 ans) sont astreints à siéger comme diétètes dans les causes civiles importantes. Il y a, de même, un grand nombre de tribunaux pour les causes correctionnelles et criminelles Mais tous les arrêts peuvent être frappés d'appel devant les jurys, sans autres risques que ceux-qui résultent des frais de justice (à la vérité considérables).

Il ne faut excepter qu'un cas : celui du crime de sang, de l'homicide volontaire commis par un Athénien sur un autre Athénien. Là, les Érinyes de la victime ne peuvent être apaisées que par une série de rites dont l'exécution même du criminel n'est qu'un détail; et, de l'accomplissement de ces rites antiques et mystérieux, nul n'a osé dépouiller l'Aréopage. Les conservateurs ont même essayé, après 403, de faire rendre à ce corps la garde des lois, c'est-à-dire le droit de juger si une proposition de loi ou un verdict était inconstitutionnel. (Les lois d'Éphialte et d'Archestratos sur l'Aréopage avaient été abrogées par les Trente, mais il est sûr qu'elles furent rétablies par la démocratie. On ne voit l'Aréopage agir en dehors d'un cas de meurtre, au IVe siècle, que dans l'affaire d'Harpale en 324). Pouvoir assez grand au fond (analogue à celui du Conseil constitutionnel en France ou de la Cour suprême des États-Unis), mais qui pour cela même a été refusé énergiquement à l'Aréopage. Il est vrai que ce conseil est composé des archontes sortis de charge (qui entrent là pour le reste de leur vie), et que les archontes sont maintenant des bourgeois quelconques tirés à la fève : dans ces conditions on ne voit pas pourquoi des pouvoirs augustes, autres que le jugement des faits-divers les plus sensationnels, leur seraient confiés.

L'esprit de l'Aréopage était démocratique au IVe siècle : c'est pourquoi, après 403, on lui a rendu une certaine surveillance des lois 

Il faut se rendre à l'évidence et ne pas se targuer d'en remontrer à Aristote qui s'y connaissait en matière d'eschatè democratia : c'est bien la masse pauvre qui domine, au IVe siècle, dans les Assemblées et les Cours souveraines. C'est à elle que s'adressent d'abord les orateurs, et l'appel, direct ou indirect, au sentiment de son intérêt matériel, est toujours l'argument qu'on lui donne à la fin, l'argument décisif. Il n'y a d'autre recours contre ses décisions que ceux qu'on trouve en elle-même, autrement dit dans ses sentiments, et, parmi ceux-là, un au moins paraît assez efficace : l'esprit de famille. Le membre de l'Assemblée et du jury est en général un père de famille. Le droit des femmes n'a jamais été admis par la théorie démocratique et la situation juridique des femmes a même fort peu changé depuis Solon, quelles que soient les revanches éclatantes que, à en croire Aristophane et Xénophon, elles prennent dans la coulisse. 

La famille.
De plus, des limites d'âge sont imposées presque partout pour les hommes, trente ans pour la stratégie, quarante ans pour l'archontat; et le service militaire, le droit de récusation, assurent une certaine prépondérance aux gens mûrs (non dans l'assemblée; mais, dans les tribunaux, l'âge de trente ans est requis). Le citoyen souverain a donc en général une famille, et d'antiques croyances sur l'âme, bien plus tenaces que la foi aux dieux olympiens, lui font sentir l'utilité des descendants. Par exemple, on frappe l'esprit d'un juré athénien en lui disant qu'un homme risque de rester sans héritiers : il redouterait pour lui-même l'erreur déplorable de ceux qui ne se survivent pas au foyer de gens de leur sang. Dans la désagrégation de l'État, même à Athènes où la solidarité familiale s'est faite moins sensible qu'ailleurs dans le droit criminel 3, la famille a tenu bon. Mais le sentiment dominant de la masse gouvernante est, comme on pense, la défiance à l'égard de tous ceux qui représentent une supériorité. Voyons comment « ont vécu» ces diverses catégories de suspects, sinon de délinquants, pendant cette Terreur adoucie qui, pour beaucoup d'Athéniens, a duré la vie entière (403-322).

L'autorité. 
Gens qui exercent l'autorité et dans quelles conditions. 
La première catégorie de suspects est constituée par les hommes qui exercent l'autorité. Malgré le principe qui ouvre les fonctions publiques au premier Athénien venu, - malgré les indemnités multipliées, - les charges principales, nous l'avons dit, sont aux mains de gens bien nés, riches ou tout au moins aisés, et pourvus d'une culture générale qui supplée dans une certaine mesure à l'absence de compétence technique. Cette tendance permanente de la démocratie avait été bien remarquée déjà par l'observateur pénétrant qui a rédigé la première 'Athenaiôn politeia

« Le peuple, dit-il, laisse très volontiers aux kalokagathoi les charges élevées, celles qui entraînent plus de responsabilités qu'elles ne rapportent d'avantages. Il ne tient qu'aux emplois inférieurs, ceux qui nourrissent leur homme. »  (Xénophon).
On a même remarqué qu'il s'était maintenu jusqu'au IVe siècle une sorte de noblesse militaire; on constate le fait en parcourant les listes de stratèges, on en mesure la portée en comptant ce que cette noblesse a fourni de généraux marquants : Timothée était fils de Conon, Ménesthée fils d'lphicrate, etc. 

Le gouvernement.
Mais l'action de tous les hommes qui ont exercé l'autorité a été entravée de toutes parts. Le seul moyen régulier de diriger le gouvernement général, c'est d'être orateur et d'avoir l'oreille de l'Assemblée. Une série d'hommes ont retenu ses faveurs pendant un temps plus ou moins long Thrasybule dans les dix années qui suivirent la restauration, Kallistratos dans les douze années qui suivirent la reconstitution de la confédération délienne (377-365), Aristophon ensuite, puis Eubule, enfin Démosthène.

Il n'est pas besoin de dire que leur mode d'action était singulièrement vague, et, dans le temps même où il était censé le plus effectif, sujet à d'étranges éclipses : au moment qu'on marque comme l'apogée du « gouvernement » de Kallistratos, celui-ci, sur le point qui lui tenait le plus au coeur - l'alliance béotienne et la lutte contre Sparte - n'a pu faire prévaloir sa volonté. 

La diplomatie.
C'est pourtant dans le domaine de la politique extérieure que le peuple est le plus disposé à laisser à ses meneurs une certaine liberté d'allures. Les ambassadeurs, qui sont élus pour chaque circonstance spéciale, sont souvent eux-mêmes des politiciens en vue, Thrasybule en 395, Kallistratos en 374, Eschine et Démosthène en 346. 

Une certaine action diplomatique leur a été ainsi rendue possible, d'ailleurs étroitement subordonnée, nous venons de le voir, à la ratification populaire.

L'armée et la marine.
En matière militaire, on pouvait moins qu'ailleurs se passer d'hommes du métier, surtout à une époque où la guerre devenait de plus en plus un art. De fait, Athènes au IVe siècle a connu des « stratèges » au sens propre du mot, Iphicrate, Chabrias, Timothée, plus tard Phocion qui fut réélu quarante-trois fois. Mais ceux d'entre eux qui furent de vrais soldats ont répugné de plus en plus à se servir des milices poltronnes et indisciplinées que leur fournissait la cité la tendance à préférer les mercenaires s'est accentuée d'autant plus librement que l'entretien de ces forces retombait sur le stratège même (lequel se dédommageait par le pillage), ou sur les riches de la ville. Charès a fini par offrir le type achevé de ce chef de mercenaires, toujours en bons termes avec le démagogue du jour, et rendant le nom d'Athènes odieux au dehors.

Dans la marine surtout, la disparition de la discipline s'est fait sentir. D'abord le stratège n'avait pas d'action sur les commandants de vaisseaux, grâce à l'institution de la triérarchie : le triérarque, responsable pécuniairement de son bâtiment, n'a plus maintenant qu'un souci, celui de le tirer sain et sauf d'une expédition. Nous avons un exemple curieux du refus d'obéissance formel d'un triérarque et d'un pilote vis-à-vis d'un ordre qu'ils jugent dangereux. 

Quant au personnel inférieur, en l'absence de toute inscription maritime, il se compose de plus en plus d'une tourbe ramassée au hasard et régulièrement incomplète (l'effectif théorique de la trière était de 200 hommes). A partir de 370, il sera sans exemple qu'une flotte athénienne arrive à temps sur un des nombreux théâtres où est engagée la première puissance maritime de la Méditerranée.

La justice et la police.
Nous avons constaté l'absence de magistrature, et vu dans quelle mesure cette absence était palliée par ce fait que les auteurs des lois étaient aussi ceux qui les appliquaient. L'absence de ministère public avec sa conséquence, la liberté illimitée d'action laissée au premier venu, se traduisit par le développement de la sycophantie, ou, comme nous dirions aujourd'hui, du « chantage »; ce mal devint si répandu que la masse même dut prendre contre lui des précautions.

Il est plus difficile encore d'imaginer l'absence de l'autorité qui rend possible l'action de la justice criminelle, la police; là aussi, on avait eu recours depuis longtemps à des mercenaires, pris non seulement en dehors d'Athènes, mais en dehors du monde grec, les 1200 « Scythes ». Leur action était probablement efficace en cas de tumulte ou de flagrant délit, mais, en matière de crimes privés et occultes, nous trouvons dans les orateurs de nombreux exemples de délits graves restés impunis.

Les finances.
Le seul domaine où se manifeste un certain souci de la continuité et un certain respect de la compétence, - et cela est caractéristique, - c'est le domaine financier. Non seulement beaucoup de fonctions de ce genre, au lieu d'être annuelles, duraient de Panathénées à Panathénées, mais encore Athènes a eu au IVe siècle une série de véritables financiers : Kallistratos, Eubule, Lycurgue. La tâche qui consistait à pourvoir à la fois aux besoins d'une politique extérieure ambitieuse, et d'une assistance publique dévorante, sans écraser complètement les riches, n'était pas aisée à remplir, et même les hommes que nous venons de nommer n'y ont pas suffi, malgré des trésors d'ingéniosité.

Les travaux publics. 
Les travaux publics étaient également dirigés par des commissions temporaires sans cesse renouvelées. Ici du moins le mal était pallié par la nécessité absolue de confier l'exécution à des architectes de profession. D'ailleurs la première moitié du IVe siècle a été une période de stagnation. Les temples que Périclès et Nicias avaient laissés inachevés sont restés en cet état jusqu'à l'époque de Lycurgue (par exemple le temple d'Eleusis) : même en matière militaire, Athènes n'a eu qu'après Chéronée des murs en pierre avec fossés, répondant aux progrès de la poliorcétique. Cependant les constructions navales ont été menées à bien, les docks que les Trente avaient systématiquement détruits se sont relevés, et, vers 330, un arsenal somptueux fut entrepris par Philon.

La responsabilité, procès constants.
Mais, en dehors même des institutions qui leur rendaient si difficile toute action continue, l'action intermittente et limitée de ces hommes était paralysée par les responsabilités écrasantes qu'elle entraînait. La première qualité requise d'un Athénien qui prétend se mêler aux affaires publiques n'est pas la connaissance technique du champ où s'exerce son activité, mais le talent de se défendre contre les accusations que lui intentera certainement un harangueur jeune et entreprenant. Et il y va régulièrement de sa fortune et de sa vie. Thrasybule n'a échappé à une catastrophe que par la mort : ses amis ont été poursuivis (387) .

Kallistratos a fini par la main du bourreau (360). Aristophon se vantait d'avoir répondu à soixante-quinze accusations d'illégalité. On verra les luttes épiques d'Eschine et de Démosthène. De même pour les ambassadeurs : un de ceux qui avaient négocié avec le Grand Roi en 367 a été condamné à mort. Quant aux stratèges, c'est le gibier de choix, et tout insuccès militaire se traduit pour eux par des poursuites capitales. Timothée laissa sa fortune, qui était énorme, dans le procès de 373. La défaite d'Embata entraîna une hécatombe, et Iphicrate lui-même aurait succombé s'il n'avait mis un terme à la plaisanterie en montrant dans le prétoire un cortège menaçant de vétérans. Après le désastre de Chéronée (338) les Athéniens prendront une brillante revanche en punissant de mort l'infortuné bourgeois qu'ils avaient condamné à commander leur armée, Lysiklès; quant à Charès, le plus responsable puisqu'il était le seul professionnel, il devra à ses relations avec les démagogues en renom de n'être même pas inquiété. Seuls, les financiers, qui sont par définition des gens éminemment solvables, se tirent généralement d'accusations immanquables au prix de leur fortune. (Les procès pour redditions de comptes sont incessants; Lycurgue lui-même n'y échappa que par la mort). Et toutes ces sanctions, généralement imméritées, toujours distribuées au hasard, sont d'autant plus graves qu'elles ne se donnent pas dans le silence des bureaux, mais s'accompagnent de cet étalage d'injures réciproques, de diffamations et de calomnies.

La richesse. 
Une seconde catégorie de suspects est constituée par les riches. Athènes, si longtemps État pauvre, était devenue pendant ses soixante-dix ans d'hégémonie une ville opulente. Les désastres de la guerre décélique avaient porté sans doute de rudes atteintes à cette prospérité : un des résultats les plus sensibles de la chute de l'empire, pour le particulier athénien, fut la perte des créances nombreuses engagées à travers la mer Égée. Mais les relations nouées au temps de l'hégémonie ne pouvaient se rompre si vite, et, malgré l'interruption de la guerre de Corinthe, elles rendirent au port du Pirée son mouvement, à la place d'Athènes ses capitaux. Vers 378-377, le chiffre du capital attique était remonté à 20.000 talents au moins, et, si ce chiffre exprimé en argent ne représente plus la même valeur au IVe siècle qu'au Ve, il est probable qu'alors on n'en eût trouvé l'équivalent dans aucune cité méditerranéenne.

La richesse athénienne, sa répartition, l'hérédité. 
Or, cette richesse était assez inégalement répartie, plus inégalement même au IVe siècle qu'au Ve, comme le prouvent les enquêtes qui aboutirent, en 378-377, à la régularisation de l'eisphora (impôt sur le capital). En tête de la société attique, au point de vue économique, venaient les Trois-Cents, avec 5 talents de fortune au moins. Au-dessous, les Douze-Cents avec 2 t. et demi. Au-dessous encore, 12.000 hommes environ avaient au moins 2500 drachmes, et la classe qui n'atteignait pas ce chiffre était plus nombreuse encore, avant que les fondations de clérouquies qui suivirent la reconstitution de l'Empire ne renversassent légèrement la proportion.

De plus, cette richesse paraît avoir été assez stable. Les familles dont l'illustration remontait le plus haut dans l'histoire attique ont conservé en général, au IVe siècle, une bonne situation de fortune. La plupart des grandes fortunes dont il est question dans les plaidoyers du temps remontent au siècle de Périclès. La recrudescence d'activité qui se manifeste au Laurion, au milieu du IVe siècle, a seule amené l'apparition de fortunes subites et importantes. C'est que le droit successoral était resté le même qu'au temps de Solon. Le partage égal n'avait lieu qu'entre fils. Le testament s'accompagnait généralement d'une adoption, et l'adopté était pris parmi les parents consanguins. En somme la richesse entrée dans une famille n'en sortait guère que par dilapidation formelle - ou par l'intervention de l'État.

Charges publiques, les procès. 
Mais c'est là justement que résidait le danger, car l'État, c'était l'Assemblée et le jury. Or, l'Assemblée accumulait les charges sur la richesse même moyenne. Les plus riches citoyens subvenaient depuis longtemps à la triérarchie (entretien des navires de guerre). La seconde catégorie subvenait à la chorégie (entretien des choeurs dramatiques) et autres liturgies semblables. Les uns et les autres, quand ils étaient qualifiés militairement, devaient entretenir un cheval, et cette obligation n'était pas vaine depuis que la cavalerie comptait sur les champs de bataille. A partir de 378-377, l'eisphora devint une charge, sinon permanente au moins normale, qui pesa assez lourdement sur la troisième classe; celle-ci, qui jusqu'alors n'avait supporté que les frais du service d'hoplite, fut taxée plus fortement que les classes payant les liturgies; son capital imposable égala les deux cinquièmes du capital réel, non le cinquième comme pour les riches. Plus tard, les Trois-Cents furent astreints à faire à l'État l'avance de l'impôt (proeisphora); en compensation, l'office de la triérarchie, après une première réforme qui l'étendit aux liturges (357), fut étendu à toute la population (340), et rendu strictement proportionnelle à la fortune.

Mais les tribunaux étaient plus redoutables que l'Assemblée, car les fortunes tant soit peu importantes étaient exposées à des procès constants : on a vu quelle étendue avait pris le mal de la sycophantie. Or, les condamnations à des dommages-intérêts en matière civile, à des amendes en matière criminelle, étaient entièrement arbitraires. La confiscation était courante. « Ce n'est pas un métier d'être riche à Athènes », déclare Isocrate.

Les métèques riches. 
La situation était peut-être un peu meilleure pour les non-citoyens, pour les métèques. Les occasions de s'enrichir étaient, nous le répétons, plus abondantes à Athènes qu'ailleurs, et le droit solonien, appliqué aux métèques, permettait la conservation de familles riches ou aisées parmi eux . Or, les métèques riches ne payaient pas la triérarchie, qui les eût mis dans le cas de commander à des Athéniens, mais seulement les liturgies ordinaires. Pour les métèques aisés, le service d'hoplite était réduit au service de place. Ils supportaient, à la vérité, des taxes spéciales. Mais, n'étant pas engagés dans les querelles de factions athéniennes, ils ne couraient que les risques de procès privés comme celui où nous trouvons impliqué le fils du richissime affranchi Pasion. Bref, les métèques avaient tort de rechercher par vanité le titre de citoyen, et nous voyons des triérarques dire, en ricanant des infortunes d'un métèque qui a eu cette dispendieuse bonne fortune : « Il sait maintenant ce qu'il en coûte d'être citoyen d'Athènes. » En dernière analyse, leur fortune se défendait mieux, parce qu'étant donnée l'interdiction d'acquérir de la terre, elle consistait surtout en capitaux mobiliers.

Comment le capital mobilier se défend, l'esclavage.
Car c'est surtout la propriété immobilière qui résistait mal. La propriété mobilière échappait mieux; elle se dissimulait plus aisément. En cas de danger, elle émigrait sans trop de peine. Enfin, elle était plus rémunératrice, surtout dans l'industrie, grâce à l'extension de la main-d'oeuvre servile. Nous manquons malheureusement de renseignements sur ce point. Nous n'en avons qu'un pour le Ve siècle, qui prouve que 20.000 esclaves représentaient une forte proportion du capital servile total. Nous n'en avons qu'un aussi pour le IVe siècle (338), et il ne donne qu'indirectement le chiffre de 150.000 esclaves. Mais il est sûr que le prix de 200 drachmes pour un esclave, courant dès le début du Ve siècle, était encore usuel au IVe. Or, il ne représentait plus du tout la même valeur, et ceci indique que l'offre s'était multipliée sur le marché d'Athènes. Ce développement de l'esclavage n'était d'ailleurs pas un phénomène heureux pour la moralité des classes riches. Il semble être normal, au IVe siècle, qu'un Athénien ait des capitaux importants engagés dans des maisons de prostitution. Même dans le cercle de la famille et au foyer, certains inconvénients de l'institution apparaissent crûment dans cette phrase prononcée par Démosthène en pleine tribune :

« Nous avons des épouses pour perpétuer notre nom, des concubines pour nous soigner, et des courtisanes pour nous divertir ».
Si on se rappelle le scandale qu'avait causé la liaison, relativement innocente, de Périclès avec Aspasie, on appréciera le progrès à rebours fait en un domaine où l'hypocrisie est beaucoup plus qu'un hommage rendu à la vertu.

Les intellectuels et la démocratie.
Un troisième genre de supériorité, qui devait naturellement susciter l'envie démocratique, était la supériorité de culture ou d'intelligence.

La société hellénique, et la société athénienne en particulier, avait eu de tous temps le respect de la supériorité intellectuelle; elle avait fait une auréole aux Sages de jadis. Au Ve siècle, nous avons vu qu'il s'était trouvé des hommes pour faire de l'éducation intellectuelle un métier, et de l'intelligence une arme contre la tyrannie menaçante du nombre. Ce courant se dédoubla ensuite. D'un côté parurent les maîtres qui, acceptant le milieu démocratique comme une fatalité, préparèrent les hommes qui se destinaient à agir dans ce milieu, et formèrent les orateurs du IVe siècle. De l'autre, certains hommes se consacrèrent uniquement à conserver une élite cultivée, abstraction faite de toutes préoccupations politiques éphémères. Mais cette attitude, n'alla pas, dès le début, sans un dédain marqué pour la foule, ses croyances, ses opinions, ses intérêts; et la démocratie athénienne, après diverses marques de défiance, fit sur l'un de ces amis de la sagesse un exemple qui a retenti à travers les siècles.

Le procès de Socrate, 399. 
Au début de la guerre du Péloponnèse vivait dans Athènes un homme de quarante ans environ, fils d'un faiseur d'images saintes, lui-même bourgeois modeste d'Alopèce : Socrate. Il s'était de tout temps distingué par son aptitude à la réflexion et son goût pour la spéculation. Il avait suivi avec un intérêt passionné les exercices des professeurs de sagesse alors si nombreux dans la capitale de l'empire, et toute cette jonglerie intellectuelle lui avait déplu comme dégradant l'intelligence. Il s'était attaché à battre les sophistes avec leurs propres armes, sans faire appel aux préjugés vulgaires, mais en tirant seulement les conséquences de leurs raisonnements et en leur montrant combien, tout en prétendant mépriser la foule, ils se mettaient en réalité sous sa dépendance. La jeunesse riche et brillante, qui fréquentait ces discussions, avait bientôt remarqué Socrate et pris parti pour lui. L'opinion moyenne, représentée par Aristophane, l'attaqua d'abord légèrement sans bien le distinguer de ses adversaires, comme elle attaquait tout ce qui émergeait peu ou prou. Mais l'opinion démocratique devint plus hostile quand elle retrouva, parmi les ambitieux et les réactionnaires, tous les admirateurs de Socrate, Alcibiade comme Critias.

Enfin, avec l'âge, le bonhomme devenait radoteur, obstiné et agressif : lui, que les jeunes gens venaient chercher, vers 420, pour confondre les sophistes en renom, arrêtait maintenant les passants pour leur poser des cas de conscience. C'était déjà le terrible Socrate des premiers dialogues platoniciens. Un incident avec deux des Trente, Khariklès et Critias, montrera dans quelle atmosphère psychologique se préparait la catastrophe :

[Socrate avait parlé de mauvais bergers, qui diminuaient le nombre des boeufs confiés à leurs soins; Critias et Khariklès lui rappellent qu'ils ont défendu d'enseigner l'art de la parole aux jeunes gens] :

« Je suis prêt, dit Socrate, à obéir aux lois; mais, afin qu'il ne m'arrive pas de les enfreindre par ignorance, voici ce que je veux clairement savoir de vous. Faites-vous consister l'art de la parole dans ce qui est bien dit ou bien dans ce qui est mal dit, quand vous défendez de s'en servir? Si c'est dans ce qui est bien dit, il est clair qu'il faut s'abstenir de bien dire; mais si c'est dans ce qui est mal dit, il est clair qu'il faut essayer de dire bien ». 
Alors Khariklès :
« Puisque tu ne comprends pas, Socrate, nous te défendons de parler aux jeunes gens : voilà qui est net. - Afin donc, reprend Socrate, qu'il ne soit pas douteux que j'observe les ordonnances, fixez-moi jusqu'à quel âge les hommes sont censés jeunes gens. - Tant qu'on n'a pas l'âge pour être sénateur, faute de raison : ne parle donc pas aux hommes au-dessous de trente ans. - Ainsi, si j'achète à un homme de moins de trente ans, je ne pourrai lui demander combien il vend? - Passe pour cela. Mais tu as la manie, Socrate, d'interroger toujours sur ce que tu sais parfaitement. Épargne-nous tes questions absurdes... » 
Et Critias : 
« Oui, Socrate, il faudra laisser là les cordonniers, les charpentiers et les forgerons; il y a longtemps que tu les assommes à force de les faire figurer dans tes entretiens. - Et faudra-t-il laisser là aussi le juste, le saint, et tout ce qui s'ensuit? - Oui, par Zeus, et même les bouviers : autrement, tu vas contribuer aussi à diminuer le nombre des boeufs-».
La démocratie restaurée fut moins accommodante que les Trente. En 399 Socrate se vit accusé d'avoir méprisé les divinités nationales et corrompu la jeunesse. Sa vie privée et publique, irréprochable, l'aurait peut-être sauvé, s'il ne s'était estimé trop vieux pour disputer quelques années de vie en s'humiliant suivant l'usage devant la canaille judiciaire. Condamné à boire la cigüe, il couronna sa carrière par une mort qui a plus fait que tout son enseignement pour son influence posthume.

Le coup frappé sur Socrate a marqué pour jamais l'antagonisme entre la démocratie athénienne et l'élite intellectuelle grecque. Non que cette démocratie n'ait rencontré au temps de sa puissance des flagorneurs : il faut reconnaître pourtant que leur voix discrète est rarement parvenue jusqu'à nous. Au reste elle n'était pas particulièrement gênante pour les spécialistes. Les artistes, excellents, bons ou médiocres (si tant est qu'il y eût des artistes médiocres à Athènes) ont travaillé pour ses représentants et multiplié les portraits de ses démagogues comme ils eussent fait pour tout public payant. Les savants ont continué à profiter des renseignements multiples que ne pouvait manquer de leur offrir la première place de commerce de la Méditerranée.

Les philosophes. Athéniens et étrangers. 
Mais l'élite de l'élite s'est fixée dans une attitude hostile. Beaucoup de ces hommes étaient Athéniens et ont battu froid à la cité meurtrière; Platon jugea prudent de voyager longuement. La suite lui a prouvé qu'il s'exagérait les dangers que lui faisaient courir ses spéculations : il s'est même trouvé, dans l'Antiquité et de nos jours, des gens pour lui faire remarquer que, s'il avait vécu dans un de ces États bien policés dont il rêvait, il n'aurait pu parler impunément du régime existant sur le ton de mépris soutenu avec lequel il a parlé du Démos attique. Mais le divorce était prononcé entre la cité et ses philosophes.

En revanche, les métèques intelligents ont continué à fréquenter Athènes. C'était un cabinet de travail incomparable. Aristote n'aurait pu recueillir ailleurs tous les matériaux de son énorme enquête. Et d'ailleurs l'étranger pouvait considérer avec détachement des maux dont il ne souffrait pas.

Le dégoût de la chose publique.
En effet, ce qui domine de plus en plus chez tous les intellectuels, à mesure que s'affirme le régime démocratique, c'est le désir de s'abstraire de toute action politique. Le cosmopolitisme qui va marquer la philosophie de l'époque suivante s'annonce dès Socrate, dès la prosopopée des Lois. Sans doute, on ne pourrait (rencontrer une page plus éloquente sur la patrie in abstracto, mais cette page s'applique à Corinthe ou à Mégare aussi bien qu'à Athènes. Le Socrate vrai aurait dit simplement qu'il lui était insupportable de vivre hors de la ville « couronnée de violettes. » Le Socrate du Phédon est capable de sentir vivement la nécessité de l'obéissance à la patrie; il ne sent plus l'amour instinctif et unique pour le lieu natal il n'aime plus Athènes.

Au reste la démocratie athénienne n'avait pas tort, de son point de vue, de se méfier de toutes ces sortes de gens. Elle sentait fort bien qu'ambitieux, riches et intellectuels ne seraient jamais ralliés, tout au plus résignés - et mal résignés. Le régime qui sera inauguré à la fin de cette période (322) rencontrera une approbation générale parmi eux. Mais ce régime sera devenu si antinational à Athènes, si peu patrios politeia, qu'il ne pourra s'établir que par les lances macédoniennes. (E. Cavaignac).

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Dictionnaire Villes et monuments
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