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Artevelde

Jacques (Jacob) van ou d'Artevelde est un tribun populaire, capitaine ou gouverneur-général de la Flandre, homme de guerre et d'Etat, né à Gand vers 1290, assassiné à Gand le 17 juillet 1345.  Cet illustre orateur et politique, idole et victime de la démocratie flamande au Moyen âge, appartenait par son origine et ses alliances avant son élévation au pouvoir, non à la noblesse du pays, comme on l'a longtemps soutenu, mais aux grandes familles patriciennes de la bourgeoisie communale. Rien ne prouve qu'il descendit des seigneurs de ce village, distant de 5 lieues au nord de Gand, eux-mêmes issus des vicomtes et châtelains de cette ville; mais on trouve à Gand dès le milieu du XIIIe siècle un premier Jacques d'Artevelde, dont le nom s'est conservé par ses bienfaits aux pauvres de cette ville, et qui peut avoir été son aïeul. Son père était probablement ce Guillaume d'Artevelde, riche bourgeois de Gand, demeurant au Calanderberg, dans la paroisse Saint-Jean, et qui faisait le commerce avec l'Angleterre, fut banni et dépouillé de ses biens pour forfaiture envers le roi de France lors de la conquête de la Flandre, et qui, prenant du service dans le corps des arbalétriers d'Edouard ler, combattit plus tard avec ses compatriotes à la sanglante journée des Éperons d'or, dans les champs de Courtrai, le 11 juillet 1302.  Ce patriote était digne d'être le père du défenseur de la démocratie flamande contre un autre Philippe de France. Il était mort en 1310, et semble avoir eu pour fils, outre le célèbre Jacques, l'échevin de Gand Jean d'Artevelde, qui a passé jusqu'ici bien à tort pour le père de celui-ci, l'échevin de Bruges François d'Artevelde, qui alla y soutenir sa politique, et le Watergrave de Flandre Guillaume d'Artevelde, qui dut ses hautes fonctions tant à la puissance de son frère qu'à sa propre alliance avec la soeur du fameux Simon de Mirabello, Reward de Flandre en l'absence du comte Louis de Nevers. On s'explique aisément que, orphelin de bonne heure, Jacques d'Artevelde ait pris du service chez des princes français, lorsque la paix fut enfin conclue avec la France, et il n'y a pas de motif de rejeter l'assertion des chroniqueurs contemporains qui résument ainsi tout ce que l'on commit de la première moitié de sa vie : 
« Il avait été avec  le comte de Valois outre les monts et en l'île de Rhodes; et puis fut varlet de la fruiterie de Messire Louis de France; en après, s'en alla à Gand (dont il fut né) et y  prit à femme une brasseresse de miel ". 
En effet, l'année 1310 correspond à cette dernière croisade, et l'on trouve à Gand en 1315, deux veuves Van Artevelde, qui y payaient l'accise sur le miel. Cette industrie de la bière ou de l'hydromel, qu'il peut avoir exercée, sans qu'il en existe des preuves certaines, était loin de le rejeter dans les basses classes des ouvriers de la cité; elle lui procura sans doute ses richesses, et l'assimilait aux premières familles de l'aristocratie bourgeoise. Elle ne lui valut des outrages que de la part des nobles oisifs qui, de tout temps, ont tenté d'accabler de leur dédain les plus grands et les plus honorables des travailleurs. 

Il put s'en consoler en devenant par le sauveur et l'arbitre des destinées de son pays, "le compère" et le conseiller des peuples et des rois. Quoi qu'il en soit, il paraît n'avoir pris aucune part aux événements politiques pendant tout le premier tiers du XIVe siècle, époque de troubles et de guerres civiles entre les princes et les villes de Flandre, et pendant laquelle son frère Jean fut à diverses reprises chargé des missions les plus importantes auprès du roi de France et des princes et seigneurs de la Flandre, ainsi qu'au parlement des trois grandes villes du pays, Gand, Bruges et Ypres, jusqu'à ce que la démocratie flamande fut étouffée par la féodalité française dans les champs de Cassel (1328). C'est à peine si, trois ans auparavant, il parait une seule fois dans les comptes de la ville de Gand, comme collecteur d'un impôt inique frappé sur les tisserands vaincus, et dont son frère. Jean, le riche marchand de draps, peut l'avoir chargé. Mais cette retraite précipitée, alors que ses collègues restèrent en place plus de dix ans, annonçait déjà en lui le futur protecteur de ces plébéiens opprimés, sur le relèvement desquels il comptait établir sa puissance.
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Artevelde.
La statue de Jacob van Artevelde, à Gand (Belgique).

Veuf avec une seule fille de sa première femme vers 1320, il avait convolé en deuxièmes noces, non avec Catherine de Courtrai, fille du célèbre Sohier le Courtroisin, maréchal de Flandre (comme on l'a dit autrefois), mais avec Catherine de Coster, issue de la puissante famille des sacristains de l'abbaye de Saint-Bavon à Gand. C'est sans doute à cette alliance qu'il faut reporter ses biens et ses travaux d'endiguement dans les polders du nord de la Flandre et des environs d'Anvers, que ce riche monastère y possédait en grande quantité, et dont il put ajouter l'exploitation à l'industrie paternelle, pour accroître l'aisance ou la prospérité de son paisible foyer domestique. Ce n'est, en effet, qu'en 1337, lorsque les discordes civiles, l'oppression des petits par les grands, et surtout les hostilités entre la France et l'Angleterre qui préludaient à la guerre de Cent ans, eurent menacé la Flandre de la cessation de son commerce et de son industrie, et, par suite, de la plus horrible misère, que les angoisses de ses concitoyens vinrent arracher ce bon bourgeois à ses paisibles occupations et à l'affection de sa femme et de ses enfants, pour en faire le sauveur de son pays, l'allié des princes et, à un moment, l'arbitre de la politique européenne. 

II faut lire dans Froissart, son contemporain, charmant conteur, qui a décrit de main de maîre l'histoire et le caractère des communiers flamands, non pas dans sa première rédaction où il ne fait que copier les accusations injustes et erronées de l'aristocratique chanoine de Liège Jean le Bel, mais dans la deuxième, où il a mis à profit les nombreux renseignements personnels qu'il tenait des seigneurs et des bourgeois de son temps, - il faut lire les pages magistrales où il raconte l'élévation subite et la puissance du tribun de Gand, comme il peindra plus tard la mort tragique de ce héros, assassiné par ce même peuple qu'il avait élevé si haut. Il faut le voir « appuyé à son huis, porté par le peuple au cri de « travail et liberté » au meeting de la Biloke, où il développe son système politique, qui n'est autre que celui qui a régi les provinces belgiques pendant cinq siècles, et qui au XIXe s. a été consacré par les traités européens, à savoir la neutralité armée, le désintéressement, pour ces contrées industrielles et d'origine mêlée, de toutes les grandes luttes des puissances, et, notamment alors, de la guerre dynastique entre la France et l'Angleterre. Cette politique, Artevelde accepta de la faire triompher au péril de ses jours. Elu le 3 janvier 1338, par le peuple et les magistrats de Gand, Capitaine-Général de la commune, malgré le traité qui défendait le rétablissement de ces fonctions sous peine de mort, il renoua immédiatement les relations commerciales avec l'Angleterre, et bientôt de larges cargaisons de laine vinrent alimenter les métiers de tisserands qui avaient cessé de battre, et sauvèrent ces malheureux de la famine. 

D'autre part, il offrit la paix à la France en lui faisant de larges concessions pour l'entrée des grains; mais le comte de Flandre, véritable lieutenant du roi de France, prétendant entraîner dans sa fidélité à son suzerain tout son peuple, même au prix de sa ruine, ouvrit les hostilités. Le 21 mars 1338, il fait décapiter dans sa prison à Rupelmonde le loyal et puissant chevalier Sohier le Courtroisin, maréchal de Flandre, vieillard octogénaire, qu'il avait fait arrêter neuf mois auparavant en plein parlement du pays pour prétendue conspiration avec l'Angleterre; le même jour, les évêques de Tournai et de Térouanne jettent l'interdit sur la Flandre, et une armée française s'avance pour combattre les Gantois. Mais Artevelde, se portant vivement vers le nord de la Flandre avec l'armée communale qu'il avait réorganisée, s'empare de Bruges où il force le comte à acquiescer à sa politique, fait tout le tour du pays, conquérant chaque commune, et gardant la frontière, négocie à la fois avec la France et l'Angleterre et parvient à conclure avec ces deux pays, le 21 juin suivant, moins de six mois après son élévation au pouvoir, un traité qui consacre définitivement son système de neutralité et la puissance commerciale de sa patrie. Celle-ci eût été assurée si le comte de Flandre avait franchement suivi les conseils de l'homme de force et de génie qui venait de se révéler; tout au contraire, s'appuyant sur le parti Léliard, partisan des lys et du pouvoir français, il commença dans tout le pays de sourdes menées contre le parti national des Clauwards, ainsi nommé des griffes du lion de Flandre. Ses partisans allèrent même jusqu'à menacer la vie d'Artevelde, et c'est dans une de ces échauffourées que le seigneur léliard Foulques de la Rose périt, probablement de la main même du tribun. 

La guerre civile sans cesse renaissante, l'émigration en France du comte et de ses adhérents, les attaques continuelles des garnisons françaises de la frontière, telles furent les causes qui, rompant la neutralité jurée par les traités, firent pencher Artevelde et les Flamands à prendre ouvertement parti pour celui des deux rois qui ne l'avait point attaquée, et à soutenir les prétentions d'Edouard Ill au trône de France, tout comme de nos jours un pays neutre prendrait les armes contre la première puissance qui envahirait son sol au mépris des traités. Mais il fallait, pour cela, s'assurer de puissantes alliances continentales, en même temps que lever les scrupules dynastiques de ses contemporains. C'est ici qu'éclate le génie d'Artevelde, et que ses persévérants efforts ont créé une oeuvre durable. Par divers traités mémorables, du 3 décembre 1339 au 14 mars 1340, jurés et scellés par les souverains, les seigneurs et les villes de la Flandre, qui s'étendait alors jusqu'à Gravelines et Cassel, du Brabant, qui comprenait les seigneuries d'Anvers, de Malines et de Bréda, ainsi que le Limbourg, et du Hainaut, alors sous le même sceptre que la Hollande, la Zélande et la Frise, il forma une confédération des contrées qui depuis ce temps ont porté le nom de Pays-Bas, et qui jouissaient de toutes les libertés politiques et parlementaires que possèdent à peine aujourd'hui les États constitutionnels de l'Europe. Ces traités, où seul le nom d'Artevelde ne figure pas, bien qu'il en fut l'âme, mais que la chancellerie des comtes de Flandre appela moins de vingt ans après les traités d'Artevelde, consacraient, outre une commune patrie aux peuples jouissant des mêmes libertés, un parlement oui s'assemblait à jour fixe, une cour de justice ambulatoire composée de seigneurs et de bourgeois des trois pays, la liberté commerciale, la régularisation de l'industrie, une monnaie uniforme et de bon aloi, l'abolition des tailles et maletôles.

Edouard III, monarque éclairé, vicaire de l'empire d'Allemagne pour son allié l'empereur Louis de Bavière, devait être le protecteur de cette confédération. Restait le point difficile de le faire agréer, alors qu'il n'avait pas conquis un pouce de terre en France, par les religieuses populations flamandes, qui avaient juré fidélité au roi de France, et étaient menacées d'une nouvelle excommunication si elles violaient leur serment. Artevelde leva ce scrupule par un expédient qui dépeint le formalisme du Moyen âge, et peut se justifier aussi bien que la politique du fait accompli de notre temps. Comme c'était au roi de France que le comte de Flandre et ses sujets devaient hommage, il conseilla à Edouard III d'en prendre le titre et les armes, ce qui suffisait, dans le langage symbolique du Moyen âge, pour établir ses droits. Ce fut à Gand, le 23 janvier 1340, que s'accomplit ce grand acte, dont les dernières traces n'ont disparu qu'au XIXe siècle, et d'importants traités assurèrent, en échange de l'alliance offensive et défensive des Flamands, les avantages commerciaux les plus considérables : étape des laines en Flandre, circulation des draps en Angleterre, sécurité du commerce maritime, création d'une flotte anglo-flamande, monnaie uniforme pour la Flandre, la France et de l'Angleterre, promesse de restitution des pays-frontières donnés en gage par la Flandre, et que la tortueuse politique des rois de France s'obstinait à ne pas rendre depuis la victoire de Courtrai (l'Artois, Lille, Douai, Béthune, Tournai). C'est par le siège de cette dernière ville que commença la campagne; Artevelde y amena 60,000 Flamands, qui, avec les communes de Brabant et de Hainaut et les hommes d'armes du roi d'Angleterre, investirent toute la ville. 

Edouard III, retenu avec sa flotte dans les eaux de la Manche par les galères françaises et génoises, força le passage et gagna la bataille de l'Ecluse, le 24 juillet 1310, avec l'aide des marins flamands accourus à son secours de toutes les criques du rivage. Mais ce vaste déploiement de forces vint se briser devant la résistance opiniâtre des bourgeois de Tournai, l'indolence des seigneurs brabançons et les nécessités industrielles des ouvriers flamands. Après un siège de dix semaines, la trêve d'Esplechin, du 25 septembre suivant, ajourna pour quelques années une guerre qui ne devait reprendre sur le sol belge que quarante ans plus tard. Artevelde, toutefois, sut obtenir au profit de ses compatriotes les avantages qu'il avait stipulés et que les deux rois, un moment réconciliés, semblaient vouloir lui refuser. La Flandre ne fut pas rendue aux émigrés; les bulles d'excommunication, arrachées par les monarques français à la servilité des papes d'Avignon, furent rendues, et Artevelde put les faire lacérer en pleine place publique par les échevins devant le peuple de Gand.

Artevelde avait alors atteint l'apogée de son triomphe et de sa politique. Bourgeois de Gand, et fils de bourgeois de la paroisse Saint-Jean, d'une famille essentiellement adonnée au commerce et alliée à des familles industrielles, marié successivement à deux femmes de la bourgeoisie, il était devenu, non seulement l'égal des princes et le « compère » des rois, mais il voyait rechercher son alliance personnelle par les héritiers des familles les plus nobles de la Flandre. Dés son avènement il avait pris pour confidents et agents de sa politique, son beau-père, Pierre de Coster, qu'il avait fait nommer clerc des rentes de la ville, office où des malversations avaient été commises, et son beau-frère, Jean de Coster, chapelain de Saint-Jean et de Sainte-Pharaïlde, qu'il avait employé, en sa qualité de pensionnaire de la ville, dans les négociations les plus importantes, jusqu'à ce qu'Edouard III l'eut attaché à sa personne et nommé archidiacre d'York. Sa femme elle-même avait pris une part active à l'administration des affaires de la commune, et les comptes de Gand nous la montrent maniant les deniers publics pour payer les frais des expéditions guerrières ou des députations pacifiques entreprises par les Gantois à travers la Flandre. Compagne habituelle, avec les autres dames et demoiselles gantoises, de la reine Philippine d'Angleterre, lors de son séjour à l'abbaye Saint-Pierre à Gand, mère, en 1340, d'un dernier enfant mâle, qu'Edouard Ill et son épouse avaient tenu sur les fonts de baptême, en lui donnant le nom de la reine, et dont la gloire ne devait pas être moindre que celle de Jean de Gand, née aux mêmes temps et lieu, Catherine de Coster fut chargée par les communes flamandes d'aller réclamer aux souverains anglais, retournés dans leur pays, les sommes considérables qu'ils avaient promises pour payer les frais des milices flamandes pendant la guerre. 

D'illustres alliances se préparaient pour leurs enfants. Marguerite d'Artevelde, fille aînée de Jacques, du premier lit, épousa le 18 octobre 1341, le seigneur d'Erpe, baron féodal, dont les domaines ne relevaient que « de Dieu et du soleil ». Deux ans après, son fils aîné, Jean, épousait Catherine Courtroisin, dame de Steenland-lez-Courtrai, fille de ce noble Sohier de Courtrai, qui avait payé de sa vie son dévouement à là cause nationale, et soeur de Sohier, comme lui seigneur de Trouchiennes, Herseaux, Melle, etc., qui combattait avec Edouard III pour venger son père et son pays. A chacune de ces noces les villes de Flandre avaient rivalisé de munificence pour offrir aux jeunes époux les présents les plus magnifiques. 

Vers la même époque le tribun, à l'étroit dans la maison paternelle du Calanderberg, semble y avoir fait quelques changements, y avoir annexé une cuisine et une chancellerie; mais l'envie, s'emparant de ces faits si simples et commandés par les circonstances, commença dès lors à lui susciter les ennemis qui devaient déterminer sa perte. Bien que son traitement annuel fût resté le même depuis le jour de son élévation, qu'il rendit compte chaque année publiquement des sommes dépensées pour la commune, et que, en fait de représentation, il se fût contenté d'une légère augmentation dans la garde qu'il avait ainsi que ses collègues, et d'une robe d'écarlate semblable à celle des échevins, faveur qui avait précédemment été accordée à un clerc influent de la ville; bien qu'il se contentât de porter sur son écu, sans y joindre aucun attribut nobiliaire, les trois chaperons blancs, insignes de la liberté communale, déjà sans doute adoptés par sa famille, on commençait à l'accuser de faste et d'orgueil, presque de trahison, et l'on se plaisait à rappeler méchamment les paroles qu'il paraissait avoir prononcées lors de son avènement : 

« Quand vous me verrez bâtir des maisons de pierre et marier mes filles à des gentilshommes portant éperons dorés, alors il sera temps de vous défier de moi » 
Cette hostilité croissante trouvait tous les jours un aliment plus fort dans les basses jalousies des autres chefs populaires qui n'avaient pu s'élever aussi haut que lui, dans les sourdes menées du comte émigré en France qui soulevait contre l'ordre légal existantes rivalités industrielles des villes et des campagnes, ainsi que des divers métiers de chaque commune. De fréquents démêlés, des prises d'armes ordonnées par les grandes villes de Flandre, firent couler le sang et grandir la désaffection. Un jour, en plein parlement, à Gand, Jean van Steenbeke, ancien échevin et receveur de la ville, maintenant l'un des conseillers imposés au comte par les communes, accusa Artevelde de tyrannie, parce qu'il ne réprimait pas les excès de ses officiers dans la West-Flandre; une bagarre s'ensuivit, et les métiers hostiles en seraient venus aux mains sur le Marché du Vendredi, si les échevins n'étaient intervenus, et n'avaient pris et mis en otage Artevelde, au château de Gérard le Diable (des vicomtes de Gand) et Steenbeke au château des comtes, vieilles forteresses féodales dont la plus grande partie existe encore aujourd'hui. La sentence des échevins, dictée peut-être par le soulèvement général de la Flandre en faveur de celui qui ne l'abandonnait pas comme leur prince au milieu des dangers, condamna Steenbeke et quatre-vingts de ses partisans à un exil de 50 années.
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Gand : marché du Vendredi.
Le Marché du Vendredi avec, en son centre, la statue d'Artevelde (vers 1900).

Mais, peu après, de nouvelles conspirations éclatèrent et ne furent étouffées que par une répression énergique : à Ardenbourg, où l'on trouva 27 bannières préparées et cachées pour la révolte chez l'échevin Pierre Lammens, qui paya sa trahison de la vie; à Audenarde, où les grands bourgeois et les foulons essayèrent, à la faveur des fêtes de la procession de Tournai, de livrer la ville aux fugitifs et aux ennemis rassemblés en ce lieu  à Langhemarck et Poperinghe, où les tisserands des campagnes contestaient à ceux d'Ypres la fabrication exclusive des draps dont cette ville avait le monopole; à Termonde où, jetant enfin le masque, le comte de Flandre s'était enfermé avec les émigrés, les fugitifs, les bannis et ses hommes d'armes, pour réduire ses sujets à l'obéissance, et rétablir en Flandre son pouvoir absolu; - enfin, à Gand même, où les métiers ennemis des tisserands et des foulons, excités par la haine de leurs chefs et l'or du comte, se combattirent, pour une misérable question de salaire, pendant tout un jour, le 2 mai 1345, appelé depuis le mauvais lundi, jour annuel de l'élection du doyen des foulons sur le fameux Marché du Vendredi, jonchant le pavé de la commune de plus de 500 cadavres, sans que les hosties consacrées apportées par les prêtres sur ce champ de carnage eussent pu désarmer leurs mains fratricides. En vain Artevelde avait-il mis tous ses soins à la réorganisation du pays, le divisant en trois provinces, dont Gand, Bruges et Ypres étaient les chef-lieux, décentralisé ainsi le pouvoir et renoncé à la plus grande partie de sa propre puissance; en vain avait-il essayé de faire régner ordre et la loi, en exécutant les résolutions du parlement de Flandre; en vain avait-il dans le dernier conflit pris parti pour les tisserands, dont le droit était le meilleur; Gérard Denys, doyen de ce métier, ancien banni qui lui devait tout, et qui s'était élevé dans les derniers temps jusqu'à contrebalancer sa puissance, devint le point de ralliement de tous les mécontents et l'instrument de sa perte. 

Au milieu de la désorganisation générale, de la basse convoitise des petits, de l'irréconciliable hostilité des grands, de la guerre ouverte menée par le comte au sein de son propre pays, Artevelde, qui partageait encore avec son rival le commandement dans le quartier de Gand, s'adressa aux autorités constituées pour faire face au danger, et tout d'abord au parlement de Flandre, qui ordonna la résistance au comte; et aussitôt les milices communales, commandées par Sohier le Courtroisin, nommé le 15 juin Reward par les trois grandes villes, s'avancèrent pour faire le siège de Termonde et la conquête des Quatre-Métiers, qui s'étaient jetés dans les bras du comte. Il recourut aussi à ses alliés, la duc de Brabant et le comte de Hainaut, mais l'un avait abandonné le roi d'Angleterre pour se rapprocher du roi de France, et l'autre était occupé d'une lointaine croisade en Prusse. Il s'adressa enfin au suzerain légat du pays, à Edouard IlI, pour les Flamands, roi de France et d'Angleterre, et protecteur de leur confédération. Il paraît même que ce fut la femme d'Artevelde, Catherine de Coster, qui alla porter en Angleterre les cris d'alarme de son époux, et réclamer les sommes autrefois promises par Edouard pour le paiement des milices communales.  Et c'est au moment où cette femme héroïque, qui venait à peine d'échapper à Londres à une tentative d'assassinat, obtenait le paiement de sommes importantes, en suivant le roi jusqu'à son château royal de Tykhall (Yorkshire), que ses ingrats compatriotes accusaient le grand tribun de l'y avoir envoyée avec le grand trésor de Flandre qu'il avait dépouillé.

Cependant Edouard lll, qui avait renoncé depuis quatre ans à continuer la guerre pour les provinces belgiques, dont les populations ouvrières ne pouvaient le suivre sur le sol français, et qui préparait une invasion par la Bretagne et la Gascogne, pays féodaux plus faciles à entraîner, se décida à se détacher personnellement avec quelques navires de son immense flotte, pour sauver la Flandre s'il en était temps encore. Il aborda à l'Écluse, le 5 juillet 1345. Immédiatement les députés des villes s'y rendirent et commencèrent d'actives négociations. Les Brugeois avaient récemment renouvelé leur serment à leur suzerain, en échange de l'étape des laines; mais les Gantois, travaillés par l'or du comte et leurs dissensions intestines, hésitaient à ratifier les anciens traités, dont la conséquence devait être tôt ou tard la déchéance du prince qui refusait l'hommage lige à son suzerain. Le roi reçut les députés dans son navire à l'ancre, sans vouloir descendre à terre, et leur fit part de sa requête; les députés se retirèrent pour, selon I'usage de ces temps, en référer à leurs commettants. Mais Artevelde resta près du roi. On n'est pas bien d'accord sur les termes de cette requête, ni sur l'étendue des prétentions d'Edouard ou des offres d'Artevelde, dans ces négociations secrètes, dont on ne confie généralement pas les péripéties à des actes publics. 

Les contemporains eux-mêmes sont très divisés. D'après les uns, Edouard III, sur les suggestions d'Artevelde, ne demandait rien moins que la déchéance immédiate du comte et son remplacement par le prince de Galles, alors âgé de seize ans, qui l'accompagnait, et qui aurait été créé duc de Flandre; et Artevelde, dégagé de tout scrupule dynastique envers la parjure maison de Dampierre, et faisant un pas de plus, décisif et logique, mais trop hardi pour son temps, aurait proposé cette combinaison en pleine assemblée des communes, à Bruges, à Ypres, et même à Gand. D'après les autres (et le seul document trouvé jusqu'à ce jour rend cette hypothèse assez vraisemblable), il ne s'agissait pour le moment que de la confirmation de la suzeraineté d'Edouard et de la nomination d'un Reward pour remplacer le comte, tant qu'il n'aurait pas fait l'hommage lige, ses droits étant du reste expressément réservés à ses héritiers légitimes. Ce qui est certain, c'est que la haine des Léliards, la jalousie du doyen des tisserands, devenu tout puissant par la défaite des foulons, s'emparèrent de tous les faux bruits pour accuser le tribun de perfidie et de trahison, comme elles lui avaient déjà reproché ses prétendues concussions et sa tyrannie. 

Lorsque, le dimanche 17 juillet 1345, il rentra à Gand, avec quelques-uns de ses partisans, rappelé par les messages pressants des gouverneurs de la cité, il y fut accueilli par une explosion de mépris et de murmures, avant-coureurs de son martyre et de sa mort. Quand il vit arriver le soir autour de sa maison du Calanderberg en groupes tumultueux et altérés de sang, guidés par leur doyen, ces mêmes tisserands, qu'il avait huit ans auparavant sauvés de la misère et élevés à des droits politiques, à cette même place où il avait été enlevé triomphant dans leurs bras, hurlant aujourd'hui qu'il eût à rendre compte du trésor de Flandre qu'il avait volé, et du trône qu'il voulait renverser, il jugea bien que sa dernière heure était venue. Il se barricada donc dans sa vieille maison, avec ses fidèles amis et sujets, et, ouvrant une fenêtre pour répondre à leurs cris de mort, il leur rappela en quelques mots l'abîme de misères d'où il les avait tirés au péril de ses jours, la prospérité dont il les avait comblés, leur ingratitude et leur Iâcheté; mais, son éloquence étant inutile, et sa maison presque forcée, il essaya de s'enfuir par ses écuries pour gagner par la ruelle du Paddenhoek l'église voisine des frères mineurs, où il pensait trouver un asile au pied des autels. Ce fut là qu'il tomba dans les mains de ces furieux, et fut percé de mille coups et frappé d'un coup de hache qui lui fendit la tête, selon les uns de la main de Gérard Denys lui-même, d'après les autres de celle d'un savetier qui l'accusait d'avoir fait tuer son père. Avec lui périrent une douzaine de ses partisans, parmi lesquels l'un de ses collègues, capitaine de la ville.

Gérard Denys et Simon Parys, doyens des tisserands et des petits-métiers, prirent immédiatement le gouvernement de la commune et continuèrent les négociations avec Edouard Ill; deux jours après, le 19 juillet, alors que celui-ci avait certainement appris, par les nombreux courriers expédiés à l'Ecluse et renseignés dans les comptes communaux de Gand et de Bruges, la catastrophe qui le privait du principal appui de sa politique en Flandre, il conclut avec les Flamands un traité par lequel il se contentait pour l'instant de la création d'un Reward jusqu'à ce que son vassal rebelle lui eût rendu l'hommage féodal qu'il lui devait, et, furieux et désappointé, il mit à la voile, et retourna en Angleterre, où il put déclarer aux communes, dans un autre document du 4 août 1345, " qu'il avait  raffermi sa situation en Flandre".

Pour Artevelde, dont les contemporains eux-mêmes les plus hostiles font remarquer qu'il avait pendant près de neuf ans gouverné la Flandre dans la paix et la prospérité, et auquel ils ont dès lors décerné le nom de sage homme, son cadavre fut jeté à la voirie, sa maison saccagée, ses biens confisqués, sa femme et ses enfants exilés, ses amis et ses partisans persécutés et bannis. Il périt, victime d'une faction et de l'ingratitude populaire; la main du comte de Flandre et même celle du duc de Brabant n'y furent pas étrangères, car il n'est pas inutile de remarquer que, le jour de sa mort (incontestablement fixé au 17 juillet par l'Obituaire de la Biloke, où l'une de ses soeurs religieuse fonda plus tard pour lui un anniversaire), les comptes de Gand mentionnent la présence en cette ville des messagers de ces princes porteurs de propositions écrites sur lesquelles les communes avaient à délibérer. 

Il ne faut pas oublier non plus que, d'après les contemporains, le comte n'avait cessé d'envoyer des sicaires pour tuer le tribun, et que, les mêmes traditions se continuant entre leurs fils, les comptes de Louis de Male portent le poste formel d'un paiement fait "pour mettre le feu au logis de Philippe d'Artevelde". D'autre part, le duc de Brabant avait fait au comte de Flandre de fortes avances d'argent, dont il fut remboursé en 1350. Le grand Artevelde ne périt donc pas victime d'une vengeance privée, comme quelques historiens modernes l'ont pensé en interprétant erronément un acte postérieur de 30 ans, émané des échevins de Gand; et ce n'est pas pour lui qu'une lampe expiatoire brûla pendant de longues années sur une tombe de l'abbaye de la Biloke, qui couvrait les restes d'un Jacques d'Artevelde. Cette autre victime des moeurs farouches de ces temps, était le propre fils du grand tribun; il fut assassiné comme son père, mais à suite d'une querelle privée, avec les voisins du polder que son père avait endigué à Bornhem; coïncidence qui s'était déjà rencontrée dans l'histoire de Flandre pour le comte Charles le Bon, assassiné dans l'église Saint-Donat, à Bruges, comme son père saint Canut, roi de Danemark, également tué dans une église.

Quant à la femme, aux enfants, frères et beau-frère d'Artevelde, ils furent d'abord recueillis et secourus par le roi d'Angleterre, et, lorsque leur exil eut pris fin par le retour au pouvoir des amis du tribun après la bataille de Crécy, où périt le comte de Flandre, ils partagèrent les succès et les revers des partisans des communes. Compris dans les otages du jeune comte Louis de Male, après la reddition de Gand, où périrent les derniers chefs populaires, entre autres Gérard Denys, ils se virent frappés de taxes énormes et furent de nouveau bannis. Ils ne rentrèrent définitivement dans leurs droits et dans leur patrie que lorsqu'après le traité de Brétigny, en 1360, le roi d'Angleterre, ayant conquis la moitié de la France, exigea personnellement la grâce des fils d'Artevelde avec celle de tous les autres exilés. Mais alors l'héroïque veuve du grand tribun, remariée à l'un des seigneurs du parti national, Sohier de Baronaige, fils de Gérard, seigneur de Moen, et de Catherine Courtroisin, était déjà morte, et ses enfants seuls purent recouvrer leurs biens. Les deux aînés, Jean et Jacques, ainsi que leur soeur, épouse du seigneur d'Erpe, passèrent les dernières années de leur vie dans les relations privées avec les grands seigneurs, leurs alliés et leurs parents; leur postérité fut nombreuse et puissante, et c'est dans les veines des ducs et pairs, de France, les d'Halluin et les Montmorency, que l'on retrouve les dernières gouttes du sang répandu à flots pour le triomphe de la liberté flamande. Quant aux deux plus jeunes enfants, nés vers 1340, au milieu des succès du tribun, Philippe et Catherine, l'un périt également victime de son patriotisme dans la guerre avec le comte de Flandre, fils de l'adversaire de son père; l'autre se maria et eut des enfants d'un simple bourgeois de Gand, Jean de Scoteleere, tanneur de son métier, qui conserva dans sa descendance les traditions du héros des communes flamandes et de l'un des plus illustres enfants de la vieille Belgique.

Le 13 septembre 1863, la ville de Gand, voulant rendre un solennel hommage et consacrer le résultat des travaux dé vingt historiens, qui depuis un siècle ont opéré la réhabilitation d'Artevelde, lui a érigé, sur le fameux Marché du Vendredi, une statue colossale, en présence du roi des Belges et de tous les savants et démocrates étrangers, réunis en un congrès des sciences sociales. (N. de Pauw).

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