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L'Arétin

Pierre l'Arétin est un fameux poète satirique et licencieux italien, né le 20 avril 1492, mort en 1557. Il naquit dans l'hôpital de la petite ville d'Arezzo, d'où son nom, en latin Aretinus, en italien Aretino. Sa mère était une courtisane de bas étage, mais fort belle, appelée Tite, et qui servait de modèle aux artistes; son père, un gentilhomme du nom de Bacci. 

Il grandit à Arezzo en vagabond, ne recevant qu'une instruction sommaire, une éducation de hasard. Il avait à peine seize ans qu'il s'enfuit à Pérouse, la vie d'Arezzo l'ennuyant; d'après quelques biographes, il aurait écrit contre les indulgences un sonnet qui fit scandale, et sa fuite aurait eu pour motif la peur d'une bonne correction. 

S'il fut un poète si précoce, il n'en devint pas moins, à Pérouse, apprenti, puis ouvrier relieur, état qu'il conserva pendant six ans. Mais le goût des aventures et le désir de faire fortune, l'attirèrent, comme tant d'autres, à Rome, où la cour du pape Jules Il était le rendez-vous des poètes et des aventuriers, des artistes et des parasites. 
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Pierre l'Arétin.
Pierre l'Arétin (1492-1557).

A Rome, il entre comme domestique dans la maison d'un riche négociant, Augustino Chisi, vole une tasse d'argent, disparaît, entre au service du cardinal San-Giovanni, puis, mécontent, entreprend la première de ses fameuses tournées en Italie. Le résultat en fut médiocre. Après s'être fait capucin à Ravenne, il défroqua et accourut à Rome à l'avènement de Léon X. Il réussit à devenir valet dans le palais papal, se procure un jour un habit décent, se met sur le passage du pape, lui tend un sonnet à sa louange et en reçoit quelque monnaie. 

L'Arétin avait trouvé sa voie. Tel devait être dorénavant le but de sa vie : exploiter la vanité humaine par tous les moyens au pouvoir d'un homme sans préjugés. Cependant le métier de poète laudatif a trop de concurrence à Rome; l'Arétin va mettre l'Italie à contribution. Ce second voyage fut assez fructueux. Il exploite Bologne, Milan, Pise, Mantoue

A Bologne, écrit-il cyniquement, on a commencé à me donner. 
Il revient à Rome, mais Léon X est mort et l'austère Adrien VII lui succède. Il se lamentait encore, lorsque Adrien meurt remplacé par un nouveau Médicis, Clément VII. L'Arétin a trente-deux ans, il faut qu'il hâte sa fortune; il écrit les Laude di Clemente VII (Rome, 1521), qui lui valurent une pension du pape. La même année Jules Romain (Giulio Romano) ayant dessiné, pour ses amis, seize figures de la plus extrême licence, Marc-Antoine les grava et en répandit des exemplaires. La cour papale, qui était difficile à scandaliser, se fâcha néanmoins; Jules Romain prit la fuite, Marc-Antoine fut mis en prison. Le crédit de l'Arétin était déjà fort grand, car il sollicita et obtint le pardon des coupables. Mais, par une moquerie impudente, il s'avisa d'écrire pour les seize figures seize sonnets explicatifs. Se croyait-il assez fort pour se permettre tout? Voulait-il un scandale ?

Il fut, en tout cas, obligé de quitter Rome au plus vite. Mais il était célèbre, et Jean de Médicis l'invita à venir auprès de lui. Ce prince aventurier fut un des meilleurs protecteurs de l'Arétin. Il le reçut magnifiquement, en fit son favori, lui donna libéralement le vivre, le couvert et la bourse, et à Milan le présenta à François Ier, qui s'entretint longtemps avec lui et paya royalement cette conversation d'un poète. Quand on commença à se battre, il crut prudent de rentrer à Rome. Là, ses querelles avec Berni, le fameux poète burlesque, achevèrent sa célébrité; mais, en 1526, Jean de Médicis meurt, l'Italie est à feu et à sang, il ne se sent plus protégé suffisamment, c'est à Venise qu'il se retirera.

Dès son arrivée, il accable le doge et tous les seigneurs puissants de sonnets et d'épîtres où s'étale la plus vile flatterie. On l'accueille bien, on lui répond par des présents, car on sait ce que veut dire un sonnet laudatif de l'Arétin : Payez-moi où je vous couvrirai de boue. Si les louanges de l'Arétin signifiaient tant de choses, c'est qu'il avait un génie satirique vraiment redoutable, qu'il était populaire par ses écrits licencieux, que tous ceux qui lisaient le lisaient. Etre mordu par l'Arétin, c'était, dans la croyance de ses contemporains, une postérité d'infamie et de ridicule. On le craignait parce qu'il était puissant, et il était puissant parce qu'il avait du génie. Il est le premier qui se soit servi de sa plume pour arriver à la fortune, avec une telle audace et un tel résultat. Il n'a pas laissé moins de dix volumes de Lettres laudatives. L'Arétin fut avant tout le maître chanteur de son temps; il s'intitulait le fléau des princes et il n'était en réalité que le bourreau des coffres-forts. 

Avec la fortune, son système d'intimidation lui procura un autre bien : la liberté. Lui seul, peut-être, à l'époque, a le droit de tout dire, et il en use. Il attaque qui lui plaît, rois, princes et cardinaux, mais d'une façon toute générale, car, lorsqu'il a calomnié en masse tout le cardinalat, il écrit en particulier à chacun des plus puissants d'entre eux les lettres les plus platement louangeuses. Il est le roi du mensonge, comme appelait Arcano, en même temps que le prince de la luxure. Sa vie de Venise avait trois parties : les lettres, les flatteries, les plaisirs. Nous avons vu comment ses flatteries ont fait sa fortune; sa vie privée mérite quelques lignes, ainsi que sa valeur littéraire qui n'est pas si mince qu'on le croit généralement. 

Il est installé à Venise dans un superbe palais situé sur le Grand Canal. Il a une cour, des disciples, des parasites, des solliciteurs, car il est généreux par vanité. C'est là qu'il écrivit, dans les premiers temps de son séjour, ses fameux Dialogues ou Ragionamenti et, presque en même temps, des livres pieux comme la Vie de sainte Vierge et la Vie de saint Thomas d'Aquin. Ce fut après avoir publié ce dernier ouvrage qu'il demanda à Paul III, puis à Jules III, le chapeau de cardinal. Le premier ne répondit pas; le second, qu'il était allé solliciter en personne, et qui était son compatriote, se contenta, n'osant faire plus, de le sacrer son ami en baisant au front, devant toute sa cour, l'auteur des Sonetti lussuriosi. Il dut se consoler de sa déconvenue, bien qu'il demeurât persuadé que nul dans la chrétienté n'avait mieux mérité que lui la barrette.

Il  était pourtant difficile, même à l'époque, de mener une vie plus impudemment dissolue. Son palais du Grand Canal est organisé d'une façon particulière : six femmes le gouvernent sous sa direction. Elles sont fort belles, et il les a nommées lui-même les Arétines. L'une a pour domaine les cuisines, l'autre les offices, etc. Il reçoit tout Venise, les poètes, les comédiens, les artistes, et surtout les courtisanes, pour lesquelles la porte est toujours ouverte. Parmi la foule il a deux amis dont un, au moins, ne nous semble là guère à sa place, Titien, et l'architecte Sansovino. Titien fut son ami constant et dévoué : l'Arétin au milieu de tous ses vices avait du coeur, on en donnera un autre exemple. 

L'histoire anecdotique a conservé le nom d'une trentaine de ses maîtresses : il y a dans le nombre des comtesses et des cuisinières. Il eut à propos de femmes des aventures qui ne sont pas d'un débauché si uniquement luxurieux qu'on le raconte : ses amours avec la comtesse Martina feraient un conte charmant qui manque au Décaméron. De ses Arétines, il eut plusieurs enfants, toutes filles, qu'il aima tendrement et auxquelles il fit faire, pour la plupart, d'excellents mariages. Il est vrai qu'à l'objection de bâtardise il répondait avec cette emphase qui lui était familière : Elles sont légitimées dans mon coeur. Quant à ses femmes, elles le trompaient, lui donnaient mille embarras : il en marie quelqu'une, la remplace, dirige son harem avec une science de la débauche tout orientale.

Cette prostitution de tous les sentiments n'avait pas tué dans cet individu singulier et comme mystérieux, ce qu'au XVIIIe siècle on eût appelé la sensibilité. Il méprisait l'amour, se vantant de ne connaître que le plaisir; l'amour, comme il arrive parfois, se vengea : il devint amoureux. A peine eut-il installé chez lui une toute jeune fille, Pernia Riccia, qu'il se sentit atteint d'une passion violente. Elle tomba malade, l'Arétin la veilla nuit et jour avec un dévouement de tous les instants; elle mourut, sans avoir pu le récompenser de ses soins, et dans la mort il n'en aima pas moins cette femme qu'il avait si ardemment désirée. Sa douleur fut si grande que pendant plus d'un an cet homme de plaisir passa ses jours et ses nuits dans la solitude et dans les larmes. A la fin de sa vie, il la pleurait encore. Si cet amour fut pour Arétin vivant une sorte de noble expiation, il est pour Arétin mort un commencement de réhabilitation. Il mourut, non d'avoir trop ri, comme le veut la légende, mais bien de maladie, au mois de décembre 1557, aussi couvert de gloire que d'infâmie, riche, comme on ne l'était pas à l'époque, de plus d'un million.

Quelle est la valeur littéraire de l'Arétin? On peut répondre d'abord que sa réputation d'écrivain licencieux a fait tort à la reconnaissance en lui d'un poète. On goûtait fort toutes ses productions au XVIe siècle, mais, peu à peu, comme on réimprimait la partie immonde de son oeuvre, on délaissait celle qui aurait dû survivre uniquement. Ce siècle où l'on a exhumé tant de réputations douteuses, justement ensevelies dans l'oubli du passé, n'a pas osé, dans sa pruderie, faire la moindre tentative en faveur de l'Arétin, poète satirique, comique, tragique, épique; de l'Arétin prosateur; de l'Arétin épistolier. Dans ces quatre ou cinq genres différents, il est un des premiers de son siècle, et, en quelques parties, s'il le dépasse en mauvais goût, il le dépasse en heureuses hardiesses littéraires. Sa première qualité, c'est d'être original. Il a peu d'études, peu de lecture même, il se fie à son génie et il n'est pas toujours mal servi par un esprit qui ne s'est cultivé que dans les cours italiennes où la grossièreté coudoyait la courtoisie. Il ne manque ni d'invention dans le style ni de fécondité dans la création, et s'il a le tort de fabriquer des mots dans une langue suffisamment riche, ses trouvailles en ce genre ne sont pas toutes malheureuses. Cependant, en un point il est sans excuses et absolument mauvais : c'est à lui et à sa préciosité pitoyable que doit remonter la responsabilité de cette école des Marini, des Achillini, des concettistes qui ont si fort gâté la littérature italienne du XVIIe siècle et un peu la littérature française. L'Arétin, contraste assez piquant, est le véritable ancêtre des précieuses ridicules et cette phrase, tirée d'une de ses lettres, aurait pu être prononcée à l'hôtel de Rambouillet

« Vous jetez les bûches de votre courtoisie dans le foyer brûdant de mon amitié. » 
C'est encore lui qui inventa ces redondances emphatiques qui se retrouvent dans Balzac et dans Voiture :
 « C'était une ruine antique, admirablement grande, grandement admirable. » 
Ses livres pieux sont tous écrits dans cette double forme précieuse et ronflante; aussi eurent-ils une énorme popularité. Jusqu'à la Révolution, ils étaient en usage dans tous les couvents de France et d'Italie, et n'ont été que difficilement détrônés. Ses comédies ont de la valeur. Elles sont certainement supérieures à celle de l'Arioste et de bien peu inférieures à celles de Machiavel. Son Maréchal a servi à Shakespeare, à Ben Johnson et à Rabelais. M. de Pourceaugnac pouvait bien avoir son prototype dans Messer Maco de la Courtisane. L'hypocrite, la Talenta ont des qualités réelles d'observation. 

Quant au Philosophe, c'est la plus aristophanesque de ses pièces autant par la liberté impudique des détails que par l'entrain de la verve satirique. A ces comédies il faut joindre l'Orazia, tragédie qui, par la simplicité et l'unité du plan, la largeur de l'exécution, et surtout l'exactitude de l'observation des moeurs, est une des meilleures du XVIe siècle. Le prologue où il se qualifie d'élève de la nature est fort curieux. Quant au sujet, c'est celui de l'Horace de Corneille : on retrouve décidément l'Arétin partout. Il n'est guère un genre littéraire qu'il n'ait cultivé; il s'insinue à la suite de I'Arioste comme à la suite de Pétrarque, imite Martial, commente l'Evangile, et produit des ouvrages tellement opposés qu'on croirait qu'un siècle entier les sépare les uns des autres.

A l'époque où il vivait, les moeurs de l'Arétin n'étaient pas absolument une exception, il faut se souvenir de cela pour le juger; et se souvenir aussi que plus d'un livre d'une obscénité toute arétinesque a précédé et suivi les siens. Il a été un peu le bouc émissaire des moralistes, heureux de trouver un individu assez solide pour porter, sans ployer, le poids de leurs invectives; et ils n'ont peut-être choisi l'Arétin que parce que son génie le mettait en évidence. Sa gloire a été passagère, mais l'opprobre dont on l'a couvert demeure. On connaît surtout aujourd'hui que la partie vile de son oeuvre; son théâtre est devenu une rareté bibliographique. Il comptait tant sur la gloire que donne la postérité qu'il l'avait escomptée. Il fit frapper lui-même plusieurs médailles de cuivre et d'argent où se détachent des traits qui n'ont absolument rien de sympathique : une tête de loup qui va mordre, muffle pointu, front fuyant. Mazzuchelli en donne une reproduction dans sa Vie de l'Arétin. On y reconnaît du premier coup les stigmates de la luxure et de la lâcheté, car, si l'Arétin est estimable comme littérateur, il faut avouer qu'il eut un des caractères les plus bas, une des vies les plus méprisables dont fasse mention l'histoire littéraire. Telle est, rapidement esquissée, la vie et l'oeuvre de ce personnage singulier; même pour ceux qui l'ont étudié de près, il demeure un des caractères les plus difficiles à comprendre de toute l'histoire littéraire, et qui mériterait d'être scruté attentivement, sans préjugés, comme sans injustice, dans sa nature complexe et par moments réfractaire à l'analyse. (R. de Gourmont). 

Arétin. - Le nom (ou, plutôt, surnom) d'Arétin a été porté en Italie par plusieurs autres personnages célèbres, également natifs d'Arezzo, Guy, inventeur de la gamme; Bernard Accolti, poète célèbre; François Accolti, jurisconsulte; Leonardo Bruni, historien; et, en Allemagne, par une famille noble d'Ingolstadt en Bavière, dont deux membres surtout sont connus : Joseph, baron d'Arétin, 1769-1822, diplomate et amateur éclairé des arts, qui forma un des plus riches cabinets d'estampes et rédigea un Magasin des arts du dessin, Munich, 1791; et son frère, le baron Grégoire d'Arétin, 1773-1824, historien et publiciste, auteur d'une Mnémonique qu'il publia en 1810.
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Dictionnaire biographique
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