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Les
formes primitives de l'émotion religieuse.
S'il est un moment
du développement religieux où se puisse appliquer dans toute
sa rigueur la conception que si, faisait Schleiermacher
de la religion tout entière, c'est, autant du moins que les analogies
permettent de l'affirmer, sa phase initiale. L'homme s'est partiellement
affranchi de ses dieux en se les représentant; dès qu'ils
les a conçus plus nettement, l'image qu'il s'en est faite lui a
permis de s'expliquer à lui-même sa peur, la terreur vague
dont sa vie était agitée, et lorsqu'il a cru les mieux connaître,
ils lui sont apparus moins redoutables; c'était son propre reflet
que lui renvoyaient les cieux.
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Le sauvage
fantasmatique
Il
était libéré à demi de cette crainte mystérieuse
qui l'emplissait, alors qu'impuissant à attribuer aux phénomènes
dont lui-même ou les siens n'étaient point les agents immédiats
une cause définie, à peine conscient de sa propre activité,
inhabile à percevoir dans les choses nul ordre, à saisir
nulle succession régulière, incapable de distinguer des autres
êtres les vivants ou de se faire de la vie même aucune conception
claire ou confuse, traqué par les animaux sauvages, incertain du
lendemain, sans demeure fixe, souffrant de la faim et des intempéries,
vivant de hasards, entouré de mille périls, anxieux devant
l'énigme de la mort, frémissant au hurlement du vent dans
les branches, au mugissement des eaux, aux mille bruits inquiétants
et vagues de la nuit, il ne pouvait recourir à nul protecteur surhumain
et ne sentait même point dans sa horde sans cohésion et sans
unité cet appui ferme et joyeux que trouve le sauvage dans son étroite
alliance avec les hommes de son clan, le barbare dans sa fraternité
avec ses compagnons d'armes.
Et
il était à l'origine, sans doute, plus misérable et
plus troublé cent fois que le plus timide des animaux, et cela,
parce que bien longtemps avant que se constituât en lui le pouvoir
de penser et de comprendre, le pouvoir de s'expliquer vaille que vaille
ce qui l'entourait, s'était, selon toute apparence, créée
en son esprit la puissance d'imaginer et de se souvenir. La nourriture,
tour à tour insuffisante et surabondante, les longs jeûnes
qui alternent avec les copieux repas, l'attente anxieuse où il est
sans cesse du péril, les fatigues extrêmes auxquelles il est
souvent soumis, et que remplacent de longues périodes de désoeuvrement
et d'oisiveté, la solitude, le silence, peuplé de mille bruits
indistincts, tout favorise chez le sauvage l'exubérante floraison
des images, et il est vraisemblable que ces conditions retrouvaient bien
plus complètement réalisées pour l'homme des premiers
âges que pour le non civilisé d'aujourd'hui.
Le
sauvage est d'une extrême suggestibilité : tout ce que lui
suggèrent les autres, tout ce qu'il se suggère à lui-même,
il l'extériorise aussitôt en objets, qui lui apparaissent
aussi réels que ceux qu'il touche et qu'il voit. Il rêve très
fréquemment, comme les animaux eux-mêmes, et dormant aux heures
les plus irrégulières, doué d'une mémoire aussi
confuse et inhabile à localiser qu'elle est tenace, d'une mémoire
faite d'images intenses et colorées, mais aux contours mal arrêtés,
vivant souvent en une sorte de songerie vague, qui n'est ni le sommeil
ni la veille, sujet à de véritables hallucinations qui le
frappent parfois de terreur, il est hors d'état de distinguer nettement
entre sa vie d'homme éveillé et sa vie d'homme endormi, de
séparer par une infranchissable barrière ses perceptions
réelles des fantômes de ses songes.
Ses deux vies se pénètrent l'une l'autre : la veille est
hantée des rêves de la nuit, et c'est la chasse on le combat
de la journée qui continue dans son esprit alors qu'il s'est étendu
à l'abri d'une roche ou sous sa hutte de branchages. Des voix parlent
en lui qui ne sont pas la sienne et il entend retentir à son oreille
des mots que nul n'a prononcés; il lui semble souvent qu'un autre
que lui-même habite son propre corps, et des inspirations lui viennent,
qui sont étrangères à ce qu'il conçoit d'habitude,
des pensées qu'il ne reconnaît pas, des ordres lui sont donnés
qu'il sait bien ne s'être pas donnés à lui-même
et qui cependant sont connus de lui seul. A toute heure, du fond de l'inconscient,
de ce que les Anglais appellent sub-liminal consciousness, montent ainsi,
vers la claire conscience, des appels confus et forts, des suggestions
de pensées et d'actes; il est troublé, agité, ému
par ces incitations qui proviennent de l'intimité même de
son esprit comme par les suggestions multiples du dehors.
Et
non seulement de tout cela, en raison de son ignorance, il est incapable
de faire la critique, comme le serait, à bien des égards,
un paysan de nos jours, mais il pense, comme l'enfant et presque comme
l'animal, par des consécutions d'images, et sa pensée ne
peut, comme celle de l'enfant, se rectifier et se mûrir au contact
d'une pensée adulte - il faut des générations d'hommes
à l'origine pour que le plus léger progrès se fasse
- il est hors d'état de réfléchir, il est à
peine curieux; au plus bas degré de son évolution, il ne
peut maintenir longtemps son attention sur autre chose qu'un objet matériel
et qui l'intéresse directement et pratiquement. Nul contrepoids
n'existe par conséquent aux perpétuelles incitations de sa
sensibilité. Il obéit à toutes ses suggestions : il
ne raisonne pas, il ne discute pas, il imagine les images qui doivent spontanément
naître en son esprit en de telles conditions, et les accepte comme
des réalités, et d'autant plus aisément qu'elles sont
plus vagues et plus indéterminées et ne peuvent donc entrer
en conflit avec smille perception réelle, avec la perception, du
moins, d'aucun dus objets familiers au milieu desquels il vit et dont bien
souvent il n'a, du reste, une connaissance que très incomplète
qui ne se définit et ne précise que dans la mesure où
l'y contraignent des exigences pratiques.
A coup
sûr, les sauvages d'aujourd'hui ne répondent plus que très
imparfaitement à un tel portrait, dont cependant ils ont fourni
tous les traits, mais qui sont maintenant, chez les non civilisés,
à demi effacés et mêlés à cent autres
qui les surchargent, les brouillent et les font mal intelligibles. Nous
ne saurions affirmer que nos lointains ancêtres doivent en être
considérés comme les originaux de tous points ressemblants,
mais l'extrême vraisemblance, c'est qu'il en est bien ainsi, et que
l'homme des anciens âges ne connaissait pas cet équilibre,
qui, dès que sont franchies les frontières de la vie animale
et qu'un être s'élève à la dignité du
rêve en pleine veille, ne peut s'établir que grâce à
des habitudes régulières, à une certaine stabilité
de vie, qui impliquent une ébauche de civilisation, si rudimentaire,
si embryonnaire qu'on la suppose, et permettent seules à la réflexion
de commencer son couvre et au chaos des images de s'organiser en systèmes
définis. |
Il est d'une haute
probabilité que la religion en ses formes primitives, que nous ne
connaissons pas et où nous ne pouvons remonter que par des inférences
analogiques, devait consister, non pas en cérémonies, ni
en conceptions mythiques, mais uniquement en émotions puissantes
et vagues, unies par un lien fort lâche à des images confuses
et instables, qui lui prêtaient pour un instant une forme objective;
c'étaient les terreurs mêmes dont l'âme humaine était
agitée, ses inquiétudes, ses attentes, ses désirs
qui s'extériorisaient en des représentations. Du moins, c'est
ainsi que les choses ont pu et dû se passer en des esprits, qui présentaient
la structure que nous avons décrite, et c'est ainsi qu'elles se
passeraient encore chez le sauvage actuel, si les croyances traditionnelles
et les rites collectivement célébrés n'imprimaient
point à sa pensée capricieuse une sorte de fixité
relative et n'en restreignaient pas les écarts.
Lors des cérémonies
d'initiation, le jeune homme ou la jeune fille se trouve fréquemment
replacé dans des conditions, fort analogues, par certains côtés,
à celles où ont vraisemblablement vécu les hommes
aux plus lointaines périodes de leur histoire; l'état émotionnel
qui est alors créé chez eux ressemble de très près
à celui que nous avons décrit. Ils ressentent le même
malaise indéfinissable dont nous avons essayé de donner quelque
idée, ils sont agités des mêmes émotions, des
mêmes angoisses, le même cortège d'images instables
défile en leur esprit, les mêmes phénomènes
de dédoublement se produisent dans leur conscience; ce nous est
là un de nos meilleurs arguments. Encore faut-il ajouter que le
jeune guerrier Peau-Rouge ou la jeune fille qui attend en Guinée
la visite du Dieu serpent, que l'Australien qui aspire aux fonctions de
Biraark ou l'apprenti chaman, a quelque confiance
dans certains de ces êtres surhumains avec lesquels il va se trouver
face à face, que, s'il cri est qui soient pour lui de dangereux
ennemis, il en est d'autres qui sont ses protecteurs, ses alliés,
des membres de son clan, qu'il a entre les mains des moyens magiques de
se préserver des risques surnaturels auxquels il s'expose, et surtout
que ces êtres redoutables, il petit se les représenter, les
penser, qu'il sait comment s'y prendre avec eux et d'où viendra
le péril.
Avant que les mythes
aient revêtu une forme définie, avant que se soit constituée
la rudimentaire dogmatique du sauvage et que les pratiques rituelles et
les institutions sacerdotales soient venues le protéger contre les
multiples dangers, que lui font courir l'hostilité et parfois même
le seul contact des êtres inconnus qui le frôlent, par une
double barrière, malaisée à franchir, son désarroi
doit être plus grand infiniment, et cela explique que la naissance
d'une religion aux contours précis et arrêtés ait été
une libération, un affranchissement pour l'homme. Elle exorcisait
déjà quelques-uns des fantômes que plus tard la science
devait faire s'évanouir, elle donnait à l'homme un peu de
cette confiance en son destin, que devait agrandir et fortifier la foi
mystique en un Dieu d'amour. Elle ne pouvait réduire en servitude
des êtres que faisait esclaves leur liberté même, des
êtres qui n'ont pu s'élever à la dignité d'hommes
que lorsque s est lentement formée ci] eux la conscience de leur
double dépendance envers la société à laquelle
ils appartenaient et envers les dieux, protecteurs de cette société,
dont eux aussi ils étaient membres surhumains. (L.
Marillier, c. 1900). |
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