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La religion
Aperçu
L'émotion religieuse et les formes de la religion.
Méthode de la science des religions.
Les définitions de la religion.
Les formes primitives de l'émotion religieuse.
Les formes primitives des dieux.
Le culte.
La magie.
La notion du sacré et de l'impur.
Évolution du sacrifice et de la prière.
L'animisme et le culte des morts.
Les mythes.
La métaphysique religieuse et le symbolisme.
Le sacerdoce
La religion et la morale.
Classification des religions.
Avenir de la religion.
Les formes primitives de l'émotion religieuse.
S'il est un moment du développement religieux où se puisse appliquer dans toute sa rigueur la conception que si, faisait Schleiermacher de la religion tout entière, c'est, autant du moins que les analogies permettent de l'affirmer, sa phase initiale. L'homme s'est partiellement affranchi de ses dieux en se les représentant; dès qu'ils les a conçus plus nettement, l'image qu'il s'en est faite lui a permis de s'expliquer à lui-même sa peur, la terreur vague dont sa vie était agitée, et lorsqu'il a cru les mieux connaître, ils lui sont apparus moins redoutables; c'était son propre reflet que lui renvoyaient les cieux.
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Le sauvage fantasmatique

Il était libéré à demi de cette crainte mystérieuse qui l'emplissait, alors qu'impuissant à attribuer aux phénomènes dont lui-même ou les siens n'étaient point les agents immédiats une cause définie, à peine conscient de sa propre activité, inhabile à percevoir dans les choses nul ordre, à saisir nulle succession régulière, incapable de distinguer des autres êtres les vivants ou de se faire de la vie même aucune conception claire ou confuse, traqué par les animaux sauvages, incertain du lendemain, sans demeure fixe, souffrant de la faim et des intempéries, vivant de hasards, entouré de mille périls, anxieux devant l'énigme de la mort, frémissant au hurlement du vent dans les branches, au mugissement des eaux, aux mille bruits inquiétants et vagues de la nuit, il ne pouvait recourir à nul protecteur surhumain et ne sentait même point dans sa horde sans cohésion et sans unité cet appui ferme et joyeux que trouve le sauvage dans son étroite alliance avec les hommes de son clan, le barbare dans sa fraternité avec ses compagnons d'armes.

Et il était à l'origine, sans doute, plus misérable et plus troublé cent fois que le plus timide des animaux, et cela, parce que bien longtemps avant que se constituât en lui le pouvoir de penser et de comprendre, le pouvoir de s'expliquer vaille que vaille ce qui l'entourait, s'était, selon toute apparence, créée en son esprit la puissance d'imaginer et de se souvenir. La nourriture, tour à tour insuffisante et surabondante, les longs jeûnes qui alternent avec les copieux repas, l'attente anxieuse où il est sans cesse du péril, les fatigues extrêmes auxquelles il est souvent soumis, et que remplacent de longues périodes de désoeuvrement et d'oisiveté, la solitude, le silence, peuplé de mille bruits indistincts, tout favorise chez le sauvage l'exubérante floraison des images, et il est vraisemblable que ces conditions retrouvaient bien plus complètement réalisées pour l'homme des premiers âges que pour le non civilisé d'aujourd'hui.

Le sauvage est d'une extrême suggestibilité : tout ce que lui suggèrent les autres, tout ce qu'il se suggère à lui-même, il l'extériorise aussitôt en objets, qui lui apparaissent aussi réels que ceux qu'il touche et qu'il voit. Il rêve très fréquemment, comme les animaux eux-mêmes, et dormant aux heures les plus irrégulières, doué d'une mémoire aussi confuse et inhabile à localiser qu'elle est tenace, d'une mémoire faite d'images intenses et colorées, mais aux contours mal arrêtés, vivant souvent en une sorte de songerie vague, qui n'est ni le sommeil ni la veille, sujet à de véritables hallucinations qui le frappent parfois de terreur, il est hors d'état de distinguer nettement entre sa vie d'homme éveillé et sa vie d'homme endormi, de séparer par une infranchissable barrière ses perceptions réelles des fantômes de ses songes. Ses deux vies se pénètrent l'une l'autre : la veille est hantée des rêves de la nuit, et c'est la chasse on le combat de la journée qui continue dans son esprit alors qu'il s'est étendu à l'abri d'une roche ou sous sa hutte de branchages. Des voix parlent en lui qui ne sont pas la sienne et il entend retentir à son oreille des mots que nul n'a prononcés; il lui semble souvent qu'un autre que lui-même habite son propre corps, et des inspirations lui viennent, qui sont étrangères à ce qu'il conçoit d'habitude, des pensées qu'il ne reconnaît pas, des ordres lui sont donnés qu'il sait bien ne s'être pas donnés à lui-même et qui cependant sont connus de lui seul. A toute heure, du fond de l'inconscient, de ce que les Anglais appellent sub-liminal consciousness, montent ainsi, vers la claire conscience, des appels confus et forts, des suggestions de pensées et d'actes; il est troublé, agité, ému par ces incitations qui proviennent de l'intimité même de son esprit comme par les suggestions multiples du dehors.

Et non seulement de tout cela, en raison de son ignorance, il est incapable de faire la critique, comme le serait, à bien des égards, un paysan de nos jours, mais il pense, comme l'enfant et presque comme l'animal, par des consécutions d'images, et sa pensée ne peut, comme celle de l'enfant, se rectifier et se mûrir au contact d'une pensée adulte - il faut des générations d'hommes à l'origine pour que le plus léger progrès se fasse - il est hors d'état de réfléchir, il est à peine curieux; au plus bas degré de son évolution, il ne peut maintenir longtemps son attention sur autre chose qu'un objet matériel et qui l'intéresse directement et pratiquement. Nul contrepoids n'existe par conséquent aux perpétuelles incitations de sa sensibilité. Il obéit à toutes ses suggestions : il ne raisonne pas, il ne discute pas, il imagine les images qui doivent spontanément naître en son esprit en de telles conditions, et les accepte comme des réalités, et d'autant plus aisément qu'elles sont plus vagues et plus indéterminées et ne peuvent donc entrer en conflit avec smille perception réelle, avec la perception, du moins, d'aucun dus objets familiers au milieu desquels il vit et dont bien souvent il n'a, du reste, une connaissance que très incomplète qui ne se définit et ne précise que dans la mesure où l'y contraignent des exigences pratiques.

A coup sûr, les sauvages d'aujourd'hui ne répondent plus que très imparfaitement à un tel portrait, dont cependant ils ont fourni tous les traits, mais qui sont maintenant, chez les non civilisés, à demi effacés et mêlés à cent autres qui les surchargent, les brouillent et les font mal intelligibles. Nous ne saurions affirmer que nos lointains ancêtres doivent en être considérés comme les originaux de tous points ressemblants, mais l'extrême vraisemblance, c'est qu'il en est bien ainsi, et que l'homme des anciens âges ne connaissait pas cet équilibre, qui, dès que sont franchies les frontières de la vie animale et qu'un être s'élève à la dignité du rêve en pleine veille, ne peut s'établir que grâce à des habitudes régulières, à une certaine stabilité de vie, qui impliquent une ébauche de civilisation, si rudimentaire, si embryonnaire qu'on la suppose, et permettent seules à la réflexion de commencer son couvre et au chaos des images de s'organiser en systèmes définis.

Il est d'une haute probabilité que la religion en ses formes primitives, que nous ne connaissons pas et où nous ne pouvons remonter que par des inférences analogiques, devait consister, non pas en cérémonies, ni en conceptions mythiques, mais uniquement en émotions puissantes et vagues, unies par un lien fort lâche à des images confuses et instables, qui lui prêtaient pour un instant une forme objective; c'étaient les terreurs mêmes dont l'âme humaine était agitée, ses inquiétudes, ses attentes, ses désirs qui s'extériorisaient en des représentations. Du moins, c'est ainsi que les choses ont pu et dû se passer en des esprits, qui présentaient la structure que nous avons décrite, et c'est ainsi qu'elles se passeraient encore chez le sauvage actuel, si les croyances traditionnelles et les rites collectivement célébrés n'imprimaient point à sa pensée capricieuse une sorte de fixité relative et n'en restreignaient pas les écarts.

Lors des cérémonies d'initiation, le jeune homme ou la jeune fille se trouve fréquemment replacé dans des conditions, fort analogues, par certains côtés, à celles où ont vraisemblablement vécu les hommes aux plus lointaines périodes de leur histoire; l'état émotionnel qui est alors créé chez eux ressemble de très près à celui que nous avons décrit. Ils ressentent le même malaise indéfinissable dont nous avons essayé de donner quelque idée, ils sont agités des mêmes émotions, des mêmes angoisses, le même cortège d'images instables défile en leur esprit, les mêmes phénomènes de dédoublement se produisent dans leur conscience; ce nous est là un de nos meilleurs arguments. Encore faut-il ajouter que le jeune guerrier Peau-Rouge ou la jeune fille qui attend en Guinée la visite du Dieu serpent, que l'Australien qui aspire aux fonctions de Biraark ou l'apprenti chaman, a quelque confiance dans certains de ces êtres surhumains avec lesquels il va se trouver face à face, que, s'il cri est qui soient pour lui de dangereux ennemis, il en est d'autres qui sont ses protecteurs, ses alliés, des membres de son clan, qu'il a entre les mains des moyens magiques de se préserver des risques surnaturels auxquels il s'expose, et surtout que ces êtres redoutables, il petit se les représenter, les penser, qu'il sait comment s'y prendre avec eux et d'où viendra le péril.

Avant que les mythes aient revêtu une forme définie, avant que se soit constituée la rudimentaire dogmatique du sauvage et que les pratiques rituelles et les institutions sacerdotales soient venues le protéger contre les multiples dangers, que lui font courir l'hostilité et parfois même le seul contact des êtres inconnus qui le frôlent, par une double barrière, malaisée à franchir, son désarroi doit être plus grand infiniment, et cela explique que la naissance d'une religion aux contours précis et arrêtés ait été une libération, un affranchissement pour l'homme. Elle exorcisait déjà quelques-uns des fantômes que plus tard la science devait faire s'évanouir, elle donnait à l'homme un peu de cette confiance en son destin, que devait agrandir et fortifier la foi mystique en un Dieu d'amour. Elle ne pouvait réduire en servitude des êtres que faisait esclaves leur liberté même, des êtres qui n'ont pu s'élever à la dignité d'hommes que lorsque s est lentement formée ci] eux la conscience de leur double dépendance envers la société à laquelle ils appartenaient et envers les dieux, protecteurs de cette société, dont eux aussi ils étaient membres surhumains. (L. Marillier, c. 1900).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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