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Les îles fantastiques
Les îles Eternelles
des géographes arabes
Les Arabes ne connaissaient que fort imparfaitement l'océan Atlantique, qu'ils nomment en général la Mer des Ténèbres, et les relations qu'ils nous en ont laissées sont, en général, remplies de fables. Au dire de Mohammed el-Edrisi, Ptolémée le Pélusiote avait porté le nombre des îles de la mer Ténébreuse à non moins de vingt-sept mille, les unes peuplées, les autres désertes. Ibn-el-Ouârdi, pour sa part, croyait ces îles si multipliées, que Dieu seul les pouvait compter. Quant aux hommes, ils n'avaient abordé qu'à dix-sept d'entre elles (Les îles fantastiques).

Parmi les dix-sept dont il est venu mention jusqu'à nous, il faut compter en première ligne celles que l'on nomme les îles Éternelles (El-Gezâir el-Kkaledât), où les savants musulmans, à l'exemple de Ptolémée, avaient fixé le premier degré des longitudes, et qu'ils plaçaient à dix degrés à l'ouest du continent d'Afrique

C'était un groupe de six îles florissantes, voisines les unes des autres, où les plantes et les arbres venaient naturellement sans culture, où tout était bon et agréable. Là se voyaient autant de hautes tours, élevées de cent coudées, et servant de fanaux aux navigateurs, sur chacune desquelles était placée une statue d'airain, le bras étendu en arrière, vers l'Occident, comme pour indiquer aux marins le danger ou l'impossibilité de poursuivre leur voyage dans cette direction. On attribuait l'érection de ces statues à Dzou-el-Qarnayn (Dhoul'karain), ou l'homme à deux cornes, nom que les Orientaux donnaient à Alexandre le Grand. Ce héros joue le même rôle dans l'Orient que Dionysos, Héraclès en Grèce ou... Gargantua dans l'ancienne France; c'est le fondateur convenu de tous les monuments dont l'histoire ne constate pas l'origine. 

Les îles Éternelles se trouvaient symétriquement réparties dans les trois premiers climats d'entre les sept qui se succèdent depuis l'équateur jusqu'au pôle. Le coin des deux îles comprises dans le premier climat ne nous est pas connu; mais nous savons que les deux suivantes, celles qui appartiennent au deuxième climat, étaient appelées Masfahan et Laghous; quant aux deux autres, à retrouver dans le troisième climat, il ne nous est pas donné non plus de les distinguer avec certitude au milieu de celles que nous décrivent en ces parages les géographes arabes, et que nous allons passer en revue.
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Sa'ali
A Sa'ali, nul signe extérieur ne distingue les deux sexes; un vêtement de feuilles de palmier est commun aux femmes ainsi qu'aux hommes, et ceux-ci n'ont pas de barbe; des dents aiguës leur sortent de la bouche, leurs yeux étincellent comme des éclairs, et leur souffle est enflammé comme des charbons ardents. Ils font la guerre
aux monstres marins, dont ils se nourrissent, et parlent un langage inintelligible.

Hasarât.
Hasarât est d'une étendue considérable, et dominée par une montagne d'où s'écoule une petite rivière d'eau douce, et au pied de laquelle vivent des hommes basanés, de petite taille, ayant une grande barbe, la face large, les oreilles longues, et se nourrissant d'herbages comme les animaux.

El-Ghour.
El-Ghour est considérable aussi, et très abondante en pâturages, plantes, arbres et fruits; elle a des rivières, des lacs, des forêts; et l'on y trouve en quantité des ânes sauvages et des boeufs à grandes cornes.

Mostaschkin.
Mostaschkin, appelée aussi l'île de Tennin ou du Dragon, est fameuse par la destruction d'un énorme dragon qui y causait d'effroyables ravages, et que Dzou-el-Qarnayn vint détruire, ainsi que l'Héraclès des Grecs, était venu détruire le dragon du jardin des Hespérides; mais l'expédition du héros arabe est moins poétiquement racontée : il fait remplir deux peaux de boeufs de poison et de matières inflammables, et quand le monstre a englouti dans son estomac ces deux simulacres, on lui lance dans la gueule une barre de fer rouge pour allumer le soufre, la poix et l'huile dont on l'avait ainsi gorgé. Les habitants, reconnaissants du service que leur avait rendu Dzou-el-Qarnayn, lui offrirent, entre autres présents, un petit animal appelé Mo'arêgj, semblable au lièvre, ayant le poil doré, une corne noire au front, et dont l'aspect seul mettait en fuite les lions et tous les animaux féroces ou dangereux. L'île est grande, remplie de rivières, d'arbres et de fruits, et renferme une ville défendue par une haute citadelle.

El-Ghanam.
Une autre île, grande et brumeuse, est celle d'El-Ghanam ou des troupeaux de menu bétail; on en trouve en effet beaucoup, mais la chair en est si amère, qu'il est impossible d'en manger.

Sâheliah
L'île Sâheliah, ou île littorale, n'a pas moins de quinze journées de long sur dix de large. Il y avait autrefois trois villes grandes et populeuses, où les navires venaient chercher de l'ambre et diverses pierres précieuses; mais les guerres civiles firent périr la plupart des habitants, et le peu qui restait passa en Europe.

Râqâ.
Dans le voisinage est Râqâ , appelée aussi Djeziret El-Thoyour, ou l'île aux Oiseaux, à cause de certains oiseaux de proie, de couleur rousse , qui se nourrissent de poissons et de mollusques, et sont particuliers à cette localité. Il y croît de grosses figues, renommées comme un puissant antidote contre tous les poisons. Un monarque franc y expédia un navire pour en rapporter des fruits et des oiseaux dont il s'agit : mais le bâtiment se perdit, et l'on n'en eut plus de nouvelles.

Sarah.
Sarah fut visitée par Dzou-et-Qarnayn, qui y passa une nuit, pendant laquelle ses compagnons et lui furent assaillis à coups de pierres par les habitants.

Qalhan.
L'île de Qalhan a pour habitants des êtres à forme humaine, mais à tête d'animal, qui plongent dans l'Océan pour en retirer les monstres marins dont ils font leur nourriture.

El Akhwain el-Saharain.
L'île d'El Akhwain el-Saharain ou des Deux frères sorciers, est célèbre par la punition de ces deux frères, appelés Scherham et Schabram, pirates qui attaquaient les vaisseaux, s'emparaient des cargaisons, et réduisaient les hommes en esclavage; Dieu, irrité de leurs déprédations, les changea en deux rochers, que l'on voit encore surgir au milieu des flots; et l'île, depuis lors, s'est repeuplée. Elle est située en face du port d'Asafi , et par un temps clair, on peut, du continent, apercevoir la fumée qui s'élève de l'île, suivant la remarque d'un amiral de la flotte des Almoravides, qui avait résolu d'y aborder.

Lâqah.
Lâqah produit beaucoup de bois d'aloès, qui est sans valeur sur les lieux, et n'acquiert de prix qu'après avoir été exporté : c'est là que les rois de l'Afrique occidentale venaient s'en approvisionner.

Muslakkin
L'île de Muslakkin était fort peuplée, mais elle est devenue déserte parce que les serpents s'y sont beaucoup multipliés. Elle appelle l'Ophiusa des Carthaginois.

Nouryâh
Enfin Nouryâh offre des bois et des rivières, mais point d'habitants.

Qâdes.
L'île de Qâdes, formellement désignée par le chérif El-Edrisi, est l'une de celles où furent établies les six statues de bronze élevées par Dzou-el-Qarnayn.

En oubliant d'indiquer les distances, les Arabes ont ouvert un vaste champ aux conjectures; et il n'a manqué d'auteurs qui ont cru reconnaître dans ces îles, pleines de monstres et de parfums, le continent américain, ou du moins les îles des Caraïbes. L'identification ne pourraît-lle pas être moins hasardeuse? Et d'abord, les Djezair el-Khaledât ou îles Éternelles représentent-elles les îles Fortunées des Romains? On pourrait le supposer au premier aspect, en les voyant échelonnées du sud au nord entre le premier et le troisième climat, et l'on pourrait même invoquer, à l'appui de cette identité, le témoignage de Soyouthi, compilateur d'un celèbre dictionnaire géographique arabe. Cependant c'est aux Açores que les traditions ultérieures ont placé les fameuses statues destinées à marquer les dernières limites connues de l'Occident; et la distance de dix degrés à l'ouest de la côte africaine est un nouvel argument que nous fournit Abou-el-Fédâ pour faire correspondre les îles Éternelles aux Açores. Un autre motif plus puissant encore, c'est qu'un savant géographe africain, Ebn Sa'id, énonce que les Djezir el'Sa'âdeh, ou îles du Bonheur, dans lesquelles nous ne pouvons méconnnaître les îles Fortunées de l'Antiquité classique, sont situées précisément entre les îles Éternelles et le littoral d'Afrique.

Nous devons renoncer à déterminer en détail la synonymie géographique, soit ancienne, soit moderne, de toutes ces îles diverses; nous manquons de lumières suffisantes à cet égard. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est de trouver, dans le récit d'une expédition de découvertes, que nous allons rapporter, quelques indices propres à nous faire reconnaître deux ou trois îles moins obscurément désignées.
La date de cette expédition n'est pas fixée : nous savons seulement qu'elle est antérieure au temps d'Edrisi, né à la fin du XIe siècle de notre ère; elle peut remonter au VIIIe, auquel a commencé l'occupation de Lisbonne par les Arabes. Nous allons résumer ici purement et simplement la narration d'Édrisi.

« C'est de Lisbonne que partirent huit mariniers, tous cousins germains, pour une expédition dont le but était de savoir ce que renferme l'Océan, et quelles en sont les limites. Ayant construit un navire de charge, et mis à bord de l'eau et des vivres pour plusieurs mois, ils prirent la mer au premier souffle du vent d'est; après onze jours de navigation, ils trouvèrent une mer épaisse, fétide , semée d'écueils, dont ils redoutèrent les périls, ce qui leur fit changer la direction de leurs voiles pour courir au sud l'espace de douze journées; ils atteignirent alors l'île d'El-Ghanam, ainsi nommée des nombreux troupeaux de menu bétail qui y paissaient sans berger. Il y avait une source d'eau courante ombragée de figuiers sauvages, mais la chair des têtes de bétail qu'ils tuèrent avait une telle amertume, qu'ils renoncèrent à en manger, et se contentèrent d'en emporter les peaux. S'étant rembarqués, ils naviguèrent encore douze jours vers le sud, et arrivèrent en vue d'une île qui paraissait habitée et cultivée; comme ils en approchaient, ils se virent entourés de barques, faits prisonniers, et conduits dans une ville qui était sur le bord de la mer : descendus à terre, ils se trouvèrent au milieu d'une population basanée, de haute taille, à cheveux lisses, et dont les femmes étaient d'une grande beauté.

Le troisième jour , il entra dans la maison où on les avait logés, un interprète parlant arabe, qui les questionna sur leur origine, leur pays, et le motif de leur venue; deux jours après, ils furent conduits au chef de l'île, qui renouvela les mêmes questions, et auquel ils répondirent qu'ils avaient voulu explorer l'Océan pour en découvrir les limites. Le chef, à ces mots, se prit à sourire, et leur fit expliquer comment son père avait jadis envoyé aussi à la découverte, et comment, après un mois de vaines recherches, ses gens avaient été forcés de revenir. Il les assura d'ailleurs de sa bienveillance, et les fit reconduire à leur logis, jusqu'à ce que le vent d'ouest ayant soufflé, on vint les prendre, leur bander les yeux, et les embarquer. Après une navigation qu'ils estimèrent â trois journées et trois nuits, on les déposa sur le rivage, leur laissant les yeux bandés et les mains attachées derrière le dos : le silence régnait autour d'eux; mais ayant enfin entendu quelques voix humaines, ils poussèrent de grands cris, et firent ainsi accourir à eux des Berbers qui leur rendirent la vue et la liberté. Ils apprirent alors qu'ils étaient à deux mois de chemin de Lisbonne; et comme le plus considérable de la troupe, ému de pitié, s'écriait , en écoutant le récit de leur infortune, Wasafi (hélas!), ils prirent ce nom pour celui de la localité, qui a continué depuis lors d'être ainsi appelée. Ils revinrent à Lisbonne, assez confus de leur désappointement, et on ne les désigna plus que par l'épithète d'El-Maghrourin ou les Déçus, qui resta depuis à la rue où ils habitaient. »

Quelles conclusions géographiques devons-nous tirer de ce récit? Onze journées à l'ouest de Lisbonne, puis douze journées au sud, ont dû conduire à Madère : ce serait donc là l'île d'El -Ghanam ou d'El-Aghnâm, c'est-à-dire, du menu bétail, dont le nom a un singulier rapport de consonnance avec la dénomination italienne d'île de Legname, qui se trouve inscrite sur les portulans néo-latins avant que les Portugais l'eussent traduite littéralement par celle d'île de Madeira. Seulement, il est à observer que le mot de Ghanam ou Aghnâm, qui s'entend le plus ordinairement des troupeaux de moutons, désignerait plutôt ici des troupeaux de chèvres, dont la chair est rendue amère, suivant l'observation de l'ingénieux au teur d'une histoire naturelle des Canaries, Berthelot, par une plante, le coqueret, qu'elles broutent quelquefois.

Comme l'île de Râqâ a été indiquée dans le voisinage de la précédente, on en devrait induire que Râqâ , ou l'île aux Oiseaux, n'est autre que Porto-Santo, autour de laquelle le même naturaliste a remarqué une grande quantité de pygargues pêcheurs, au plumage rutilant.

Quant à l'île des Deux frères sorciers, où les Maghrourin se rendirent ensuite en douze journées de navigation vers le sud, et d'où ils furent reconduits à Asafi en trois jours et trois nuits , il semble qu'on ne puisse la chercher ailleurs qu'à Lanzarote, flanquée, à sa pointe septentrionale, des deux rocs, celui de l'est et celui de l'ouest, auxquels paraît faire allusion la fable arabe de la transformation des deux frères en rochers.

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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