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La divination
La divination en Italie
Etrusques, Latins, Ombro-sabelliens
La divination italique est loin d'avoir l'importance théorique de la divination grecque; elle a un tout autre aspect. On ne peut obtenir des dieux quelque réponse qu'en observant les règles d'un rituel compliqué. Les formules sont, tout et la divination devient une science qui échappe aux profanes et se transmet dans des écoles sacerdotales; Rome eut soin de les mettre au service de l'Etat. Nous étudierons tour à tour la divination étrusque et la divination latine qui ont fourni à la divination officielle des Romains ses méthodes.

La divination étrusque

Le caractère essentiel de la divination étrusque, c'est qu'elle se veut une science. Elle pratique donc exclusivement les méthodes inductives, à laquelle elle ajoute l'oniromancie. Elle dédaigne la cléromancie pratiquée pourtant dans les cités étrusques de Caere et de Faléries, probablement en raison d'influences grecques et latines. L'art des devins toscans, des haruspices, comprend trois parties principales : l'observation des signes qui se manifestent dans le ciel; l'inspection des entrailles des victimes; la procuration des prodiges. La première est la plus originale, celle où la compétence des Etrusques était sans rivale; dans la seconde, leur supériorité était reconnue également et on l'appelait couramment haruspicine; la troisième, qui est une généralisation des deux précédentes, marque bien la tendance des devins toscans.

« Les Etrusques, en effet, paraissent avoir gardé vis-à-vis de leurs dieux une réserve timorée, qui ne leur permettait pas de prendre sans motif grave l'initiative des communications avec le monde surnaturel. Au lieu de poser des questions, ils attendaient que la divinité parlât, toujours prêts à surprendre dans les incidents les plus insignifiants en apparence la révélation, qui se dérobe au vulgaire, mais n'échappe pas aux yeux exercés des hommes de l'art, et la divination comme ils la comprennent n'est point, ainsi que chez les hellènes, tournée de préférence vers l'avenir : son but n'est point d'ouvrir à l'homme ayant le temps les perspectives futures, mais de provoquer les examens de conscience et de détourner pas l'expiation les maux contenus en germe dans les fautes passées. »
La signification des phénomènes qui apparaissent dans les espaces célestes, foudre, vol des oiseaux, dépend de la position de l'observateur. Celui-ci dut, par conséquent, diviser le ciel en régions, de manière à en faire un temple, c.-à-d. un espace orienté, limité et divisé d'après un système dont la tradition indiquait les règles que l'on supposait résulter d'une convention avec les dieux. Cette théorie du temple, que les Romains leur empruntèrent, est une imagination des devins étrusques. Leurs livres rituels expliquaient la manière de fonder une ville, un camp, de consacrer des sanctuaires, des autels, de diviser soit le peuple en sections, soit une armée, soit la durée en siècles. La division est donc l'idée fondamentale (on dérive templum de la racine tem, diviser). On y procède à l'aide du lituus ou crosse. On distingue un temple céleste et un temple terrestre qui en reproduit les compartiments. Le devin étrusque divise le champ céleste par deux lignes se croisant, à angle droit, au-dessus de sa tête; le cardo, dirigé selon le méridien, et le decimanus, qui le croise, créant ainsi un côté gauche et un côté droit, une partie antérieure et une partie postérieure. De l'attitude de l'observateur dépend donc l'orientation réelle du temple, et, selon les théories, l'axe du temple a été dirigé d'un côté ou d'un autre. On plaçait au Nord le séjour des dieux, mais au lieu de se tourner vers eux, on se tournait comme eux, c.-à-d. la face vers le Sud, ayant à sa gauche l'orient, côté heureux, à sa droite l'occident. La partie méridionale du temple s'appelait antica, la partie septentrionale postica, la partie orientale sinistra, la partie occidentale dextra. La confusion avec le système romain où le prêtre se tournait vers l'orient, avec le système grec où il se tournait vers le Nord, avec un autre où il se tournait vers l'occident, ayant le Nord à droite et le Sud à gauche, la conservation du vocabulaire étrusque et de ses épithètes, que l'on embrouilla avec le vocabulaire grec, a rendu inextricable le problème. La donnée essentielle est que le temple étrusque était orienté vers le Nord, le temple romain vers l'Est. Il est possible que les haruspices se soient tournés de côtés différents, selon la nature de leurs observations. Les haruspices, au moins à la dernière époque, subdivisaient le temple en seize parties, que l'on rapprocha des maisons astrologiques, les huit de l'Est étant heureuses et d'autant plus qu'elles étaient plus près du Nord, les autres funestes. Dans chaque case, on logeait un groupe divin.

Dans le temple ainsi tracé, les haruspices observaient les éclairs et le vol des oiseaux, objets de l'art fulgural et de l'art augural. Pour l'art fulgural, les devins toscans sont restés sans rivaux dans l'Antiquité; il comporte l'observation et l'interprétation des foudres, mais aussi leur conjuration, et ici il touche à la magie. Les haruspices observaient l'éclair, le tonnerre et le coup de foudre. On distinguait les foudres selon les divinités qui les avaient lancées. On en accrut peu à peu le nombre : foudres diurnes et nocturnes lancées par Jupiter ou Summanus (Religion étrusque), puis on admit deux dieux diurnes et deux nocturnes; à un autre moment, on connaît neuf divinités fulgurantes répondant aux huit extrémités des axes du temple et au croisement central; puis, comme on donnait trois foudres à Jupiter, on eut un total de onze. On passa à douze et l'on resta à ce chiffre. Pour reconnaître la divinité de qui vient chaque foudre, les haruspices étudient la région du ciel où jaillit l'éclair, l'heure, la saison, la couleur de l'éclair, les effets physiques de la foudre pour lesquels la classification des haruspices se rapproche de celle des naturalistes anciens. Le sens du présage résulte de la personne de son auteur divin, puis de la direction du coup, enfin des circonstances extérieures. Si l'observateur médite un projet, la foudre est conseillère (d'action ou d'abstention); s'il l'a exécuté, elle marque une approbation ou un blâme; s'il est passif, elle l'invite à agir; elle peut encore être un avertissement. Lorsqu'à l'éclair et au tonnerre s'ajoute un coup qui a frappé la terre, le sens dépend de la nature du lieu frappé. Si c'est le palais royal ou le siège de l'assemblée populaire, la foudre présage une révolution, si c'est une porte de la cité, celle-ci est en péril; si c'est un temple ou une statue, il faut voir à qui sont dédiés ces monuments et quels sont les clients du dieu. Les distinctions sont tellement nombreuses qu'il serait oiseux d'y insister : les foudres concernent le passé, le présent, l'avenir, elles indiquent un danger qu'on peut détourner, un bonheur ou un malheur; leur effet peut être annulé, ajourné, temporaire, durable, etc.; les casuistes ont beau jeu.

L'art fulgural comprenait l'expiation des foudres; tout lieu frappé par le feu céleste doit être consacré; on enterre la foudre, c.-à-d. les objets qui ont gardé trace de son passage; on immolait une ou plusieurs brebis pour apaiser le dieu. L'endroit était enclos (bidental, puteal); il était interdit d'y mettre le pied. Les arbres foudroyés devenaient funestes. A ces rites se rattachent ceux de la conjuration des foudres que l'on peut soit écarter (exonare), soit attirer (elicere).

L'ornithoscopie étrusque, réduite à l'art augural, a été peu usitée chez eux. Elle employait le temple quadripartite et étudiait un grand nombre d'oiseaux; Pline dit que dans les livres toscans sont nommées des espèces que nul ne connaît plus.

A l'occasion, les haruspices tenaient compte des actes instinctifs des quadrupèdes.

Comme tous les peuples, les Etrusques ont utilisé le sacrifice comme moyen de divination. Ils ont porté à sa perfection l'extispicine. Ils distinguaient deux cas : 

1° les victimes dont le sacrifice est fait pour offrir aux dieux la vie d'un être (hostiae animales) et ils ont attribué à ces sacrifices une efficacité extraordinaire, puisqu'on peut ainsi libérer une âme des enfers;

2° les sacrifices divinatoires proprement dits (hostiae consultatoriae).

« Avant d'ouvrir le corps de la victime, les haruspices invoquaient les divinités qui président aux diverses parties de l'organisme, pour leur demander d'approprier actuellement à leur rôle. fatidique les régions qui leur étaient dévolues. Cette prière de conjuration préalable produisait à l'instant même toutes les modifications internes nécessaires au langage révélé, et les signes naissaient, pour ainsi dire, sous le couteau. L'animal devenait une sorte de temple où les influences divines se trouvaient localisées. Ainsi, le fiel des taureaux était consacré à Neptune, et les signes qui s'y rencontraient indiquaient heur ou malheur sur l'eau ou par l'eau. Le jour de la bataille d'Actium, les taureaux immolés par Octave avaient la poche du fiel double. Telle autre région fournissait des signes relatifs au fer, parce qu'elle était consacrée à Vulcain. Enfin, chaque viscère pris isolément était subdivisé suivant un système analogue. Ses: diverses faces étaient affectées à des présages dont le sens et l'adresse changeaient suivant le lieu d'élection.-» 
L'aspect général des viscères était une indication précieuse qui donnait le sens général du présage; puis on étudiait les organes fatidiques, surtout le foie. Après l'examen anatomique venait la cuisson des entrailles; mêlées à des morceaux détachés des membres et saupoudrées de farine salée, elles étaient présentées à la flamme de l'autel; pour les bêtes à cornes, on procédait à une cuisson préalable dans une chaudière. Les altérations qui se produisaient au cours de ces opérations donnaient lieu à un examen attentif. 

Les Romains restèrent toujours fidèles à l'extispicine toscane, d'autant qu'on pouvait répéter la cérémonie pour corriger des présages fâcheux donnés par la première victime.

La procuration des prodiges était « l'ensemble des mesures prises par les hommes après un phénomène mira culeux auquel par prudence on suppose à priori un caractère comminatoire pour rentrer en grâce auprès des puissances surnaturelles. »
Il était essentiel pour un individu et pour un Etat de ne pas se tromper. Mais le problème était très difficile. Il faut d'abord discerner le prodige du simple accident et découvrir l'intervention divine. Les méthodes et les classifications sont semblables à celles de l'onirocritique. Une fois le prodige constaté, on en détermine l'auteur; on y arrive par une connaissance du caractère des dieux; souvent on remarque que plusieurs se plaignent à la fois. Il s'agit ensuite de savoir de quoi ils se plaignent et de déterminer la satisfaction qu'on leur accordera. Voici le début de la consultation donnée en 58 av. J.-C. par des haruspices toscans aux conservateurs romains.
« Attendu que dans le terroir Latinien on a entendu un cliquetis accompagné de frémissement; que dans le terroir voisin, appartenant à la ville, s'est fait ouïr un certain bruit sourd et un effrayant tintement d'armes; il a été reconnu que les réclamations viennent de Jupiter, Saturne, Neptune,Tellus, dieux célestes; parce que des jeux ont été célébrés avec trop de négligence et pollués, que des lieux sacrés et religieux sont détournés à usage profane [...]. » 
Les expiations par lesquelles on parait aux dangers signalés par les prodiges, avaient pour résultat d'effacer la souillure encourue et de restituer toute la faveur divine au coupable. Elles amélioraient donc l'avenir.

Une des conceptions les plus curieuses de la divination toscane se réfère à l'action des prodiges sur la vie humaine dont les fatalités naturelles déterminent les grandes lignes. De même que l'espace est divisé par les lignes du temple, de même les haruspices divisent la durée en périodes, particulièrement la vie humaine en étapes que leur science mesure. La vie d'un humain ou d'une société comprend un certain nombre de périodes, de durée variable; on peut par l'observation de prodiges s'apercevoir du passage de l'une à l'autre. Les événements de l'existence se répartissent entre ces périodes, mais leur ordre peut-être modifié par un accord intervenu entre les humains et les dieux; on peut même leur substituer des équivalents. La somme totale seule est immuable. Naturellement cette faculté de transposition va en diminuant à mesure qu'on approche du terme de la vie, et la vieillesse est bien plus soumise à la fatalité naturelle que la jeunesse. Les prodiges ont donc un caractère bien moins impératif dans la jeunesse, et les dieux font d'autant plus de concessions au postulant qu'il a encore plus de jours à vivre. On divisait l'existence humaine en douze semaines d'années; jusqu'à soixante-dix ans on peut par la prière et les rites ajourner les échéances fatales; passé cet âge on ne doit plus le demander et on ne pourrait l'obtenir des dieux. Au delà de quatre-vingt-quatre ans, les humains perdent leur intelligence, et les prodiges ne se font plus pour eux. Il faut observer que la durée des années et des semaines d'années de la divination étrusque est variable et ne répond pas au sens astronomique de ces mots. On peut dans quatre-vingt-quatre aunées en embrasser beaucoup plus on moins. En principe; les prorogations accordées par les dieux ne doivent pas dépasser dix ans. Bouché-Leclercq a dit que la division par 7 et 12 est récente, empruntée aux astrologues et substituée à une plus ancienne où l'humain comme la société avait à vivre huit âges de dix siècles ou dix années; le nombre huit étant fourni par la division du temple, le nombre dix par le système décimal usité dans toute l'Italie. La théorie des siècles applique à l'humanité prise en bloc
les mêmes méthodes.

Ayant indiqué les méthodes de la divination toscane, il nous reste à parler de ceux qui les appliquaient, les haruspices. On ne les connaît malheureusement guère qu'au dehors. En Etrurie, la science divinatoire appartint à l'aristocratie sacerdotale qui se la transmettait par tradition orale. Peu à peu elle se sépara du sacerdoce, et l'haruspicine devint un métier. Il se forma des écoles qui l'enseignèrent librement. Les puissants voisins de l'Etrurie, les Romains, eurent recours aux haruspices pour l'interprétation des prodiges. Ils tentèrent bien d'acclimater chez eux leur science, mais sans y parvenir. La procuration des prodiges demeura jusqu'au bout l'apanage des devins toscans; le Sénat romain eut soin de veiller à ce qu'une science si utile à l'Etat ne vint pas à se perdre. A Rome même les haruspices furent bientôt au courant de la liturgie nationale et des méthodes relatives aux auspices, au point qu'ils purent donner des leçons aux augures eux-mêmes et leur signaler des erreurs liturgiques.
C'est par leur influence que l'extispicine, la méthode qu'ils préféraient, se répandit à Rome et finit par supplanter. presque les auspices, au moins dans la pratique journalière. Lors de la décadence de la république se multiplièrent les haruspices de carrefour, s'adressant à la clientèle populaire, qui avilirent la profession. Le pouvoir impérial qui, à d'autres égards, les redoutait, créa un corps officiel d'haruspices. C'est Claude qui ajouta ce collège aux autres. Il y en eut bientôt dans tout l'Empire et jusqu'à la fin l'haruspicine fut considérée comme un art toscan.

La divination italique

La divination toscane méritait d'être traitée à part en raison de l'originalité de ses théories et de ses méthodes. II nous faut à présent examiner celles des autres populations de l'Italie; il ne s'agit que de l'Italie centrale (le Midi étant occupé par les Grecs), par conséquent des Latins et des populations ombro-sabelliennes. Elles ont donné aux Romains les éléments de cette divination officielle qu'ils ont étriquée et réduite à presque rien. La divination italique emploie trois méthodes : la révélation directe ou  vaticination; l'interprétation des présages fortuits; la consultation des auspices ou présages convenus d'avance.

Nous n'avons pas pu reproduire ici la division faite pour les Grecs entre la divination intuitive et la divination inductive. Les Italiens, peu mystiques, n'ont pas eu d'eux-mêmes l'idée de cette inspiration intérieure qui met en rapport intime l'âme humaine et l'esprit divin. La révélation est apportée par des dieux ou des génies qui la formulent en un langage clair et intelligible pour leurs auditeurs. L'Italie n'a ni prophètes, ni héros, parce qu'elle ne conçoit pas la fusion de la nature divine et de la nature humaine. Ceux qu'on pourrait citer ont été imaginés sous l'influence grecque. Les instruments de la révélation sont donc des génies; les Lymphes des fontaines, les Camènes romaines, les Fata scribunda, fées qui prédisent la destinée des nouveau-nés, Carmenta, Caneus, Picus, Faunus et Fauna. Aucun n'est bien localisé et n'eut d'oracle. Les Grecs, remaniant les vieilles légendes romaines, les ont transformées en prophètes. Au IIIe siècle av. J.-C. parurent les prophéties qui furent mises sous le nom du devin Marcius. Ces Carmina Marciana obtinrent un certain crédit; mais ils ont évidemment été fabriqués. En somme, la divination italique ne goûte comme procédé de révélation que la voix divine s'adressant directement aux humains. Il en est souvent question dans les légendes du Latium de Rome. Quant aux animaux parlants, c'est le prodige qu'on note et non pas les paroles qu'ils sont censés avoir proférées.

Les présages fortuits ont joué dans la vie des superstitieux Latins un grand rôle; nulle part le clédonisme ne fut d'une application plus fréquente. Les présages que donnait la parole humaine par allusion involontaire étaient les omina. Le sens du mot omen fut étendu à tout ce que les Grecs appelaient symbole, c.-à-d. à tous les accidents fortuits où l'on croyait voir des signes de la volonté divine. Ceci conduit à une classification générale des signes divinatoires observés par les Italiens : les prodiges, signes manifestes de l'intervention divine qui ont une valeur propre; les omina, présages fortuits dont la valeur dépend en grande partie de la fantaisie de l'observateur; les auspices, signes convenus dont le sens a été fixé d'avance par une convention entre l'humain et les dieux. Nous n'avons rien à ajouter à ce qui a été dit précédemment des prodiges. Nous examinerons les deux autres moyens divinatoires.

On trouvera au paragraphe consacré au clédonisme des Grecs les indications générales sur cette méthode. Elle prit à Rome un développement tel que dans la pratique journalière elle fut la divination tout entière; la subtilité casuistique des Romains la compliqua. Le principe fondamental est que l'omen n'a pas de valeur et d'efficacité indépendante de la volonté de l'observateur; il est créé par ce dernier avec les éléments que lui fournit le hasard; il peut accepter ou rejeter cette oeuvre de son propre esprit. La complaisance des dieux ne s'en offusque pas. En somme, l'idée génératrice est « la croyance au pouvoir magique des formules, à l'efficacité intrinsèque des mots ». De là le soin qu'on prend de ne choisir pour les individus et les cités que des noms de bon augure, les favorisant ainsi d'un omens perpétuellement heureux qui peut profiter à tous leurs actes;  on fait de Malveis Beneventum; d'Egeste, Segeste, substituant la notion de fertilité à celle de pauvreté. On inscrit en tête des listes de recensement des noms de bon augure, Valerius, Salvius, Statorius, Dans les lois, le libellés sentences, on évite les mots de sens fâcheux. Les exemples pourraient être multipliés à l'infini.

La cléromancie ou divination par les sorts confine à la clédonomancie. La parole humaine conduite par un hasard providentiel éclaire les événements par voie d'allusion. La cléromancie marque la transition vers les auspices, parce que la spontanéité de l'observation y est moindre; les sorts sont des signes demandés (impetrata) et non s'offrant d'eux-mêmes (oblativa) comme les omina. Ils n'offrent pas à beaucoup près des ressources aussi variées; mais ils donnent plus de satisfaction an sentiment religieux par les cérémonies et les rites qui assurent à la consultation une certaine solennité, Les seuls oracles, italiens ont été cléromantiques. Ceux de Caere (Agylla) et de Faléries étaient des tablettes réunies  en faisceau et couvertes d'inscriptions; on en tirait une qui prenait le caractère prophétique. Ces oracles firent parler d'eux lors de l'invasion d'Hannibal. Plus illustre fut celui de Préneste sous l'invocation de Fortuna primigenia. Les sorts étaient des morceaux de bois de chêne portant gravées les lettres de l'alphabet; ils étaient déposés dans un coffret. On les en faisait tirer par un enfant lors des consultations. Celles-ci avaient lieu régulièrement tous les ans au mois d'avril; les consultations extraordinaires étaient plus nombreuses; les consultants devaient d'abord obtenir l'assentiment de la déesse. L'oracle de Préneste conserva longtemps sa vogue; le temple, ruiné par les Sulianiens, fut relevé par Sylla. Les empereurs s'y adressèrent et jusqu'au IIIe siècle on suit son histoire. 

L'oracle de la Fortune d'Antium eut moins d'éclat, bien qu'Auguste et Caligula l'aient interrogé. Celui de la fontaine Aponine ou de Geryon, proche de Padoue, joignait les rites cléromantique et hydromantique. On lui a attribué des sorts qui ont été retrouvés. Ce sont des tablettes de bronze, oblongues, percées d'un trou qui permettait de les enfiler pour les réunir en faisceau; les inscriptions ont un caractère banal et vague. Pour compléter l'énumération des oracles italiens, citons encore celui de Clitumne, cléromantique et hydromantique.

A Padoue, comme à Préneste, au IIIe siècle ap. J.-C. on a adopté pour ces inscriptions des vers de Virgile. Les sorts virgiliens ont été très en vogue dans la décadence romaine. Ils avaient l'avantage de pouvoir être employés partout et sans faire intervenir de sacerdoce. 

On a donné le nom de stichomancie à la méthode qui consistait à écrire sur des tablettes des vers d'Homère, de Virgile, des chants sibyllins, et à en tirer une au sort pour apprendre l'avenir ou la réponse à une question posée. 

Les méthodes dont il vient d'être question ont un caractère de spontanéité; elles sont appliquées par la divination libre, vivant encore de sa vie propre; mais l'esprit formaliste des Latins leur a préféré pour le service public des méthodes plus précises, « immobilisées dans des formules toutes faites, des signes convenus et des interprétations obligatoires. » A celles-ci s'applique le nom d'auspices, emprunté à l'ornithoscopie. Servius définit l'auspicium comme « un vol d'oiseaux qui indique s'il faut mettre à exécution ou laisser de côté un dessein déjà formé ». La question est donc simple; les dieux y répondent oui ou non, et l'art augural a indiqué d'avance les règles qui permettent de traduire la réponse dans le sens positif ou négatif. On la demande à plusieurs méthodes auxquelles on à appliqué le nom d'auspices par généralisation; on observe la marche des animaux, les entrailles des victimes, les signes météorologiques. Les augures Marses et Sabins furent les plus renommés; ils pratiquaient l'ornithoscopie. La fonction historique des auspices fut de maintenir les rapports entre la cité et les dieux. Le rituel augural d'Iguvium a été transmis par les Tables Eugubines et complète utilement les indications que nous donne l'art augural romain.

La divination romaine a réduit par élimination au minimum les questions posées aux dieux et les méthodes employées pour connaître leur réponse. La demande est toujours la même Les dieux approuvent-ils ou non l'action que je vais entreprendre? L'interdiction peut être levée dès le lendemain par des auspices favorables. Mais ainsi desséchée la divination est encore le support de tout l'édifice politique, c'est elle qui légitime l'autorité. La seule méthode est l'or nithoscopie à laquelle on ajoute l'observation des signes manifestés dans les espaces célestes. Comme on avait réduit outre mesure la part de l'imagination, il fallut faire quelques concessions aux divinations étrangères; pour la procuration des prodiges, on s'adressa aux Etrusques; en d'autres cas, à Delphes; enfin on accepta les Livres sibyllins

La divination ayant été incorporée par les Romains au culte public, ils virent d'un mauvais oeil la divination libre; mais lorsqu'ils eurent annexé les régions helléniques, ils furent obligés d'en tenir compte. Ils la réglementèrent, ce à quoi les Grecs n'avaient pas songé. En 213, on détruisit les livres de prophétie; en 139, on expulsa de Rome les devins chaldéens qui bientôt reparurent plus- nombreux. Sous l'Empire commença une véritable répression, Auguste fit brûler les recueils de prophéties, au nombre de plus de deux mille,, et expurger les Livres sibyllins; il tenait autant à l'ordre moral qu'à l'ordre matériel. L'extension de l'astrologie et des recherches relatives à la destinée individuelle de, chaque personnage notable et tout d'abord des empereurs parut à ceux-ci très dangereuse. Les astrologues, les nécromanciens, furent persécutés à maintes reprises. Vitellius condamna à mort les « mathématiciens »; Vespasien et Domitien les expulsèrent. Les Antonins eurent les mêmes vues. Au IIIe siècle, le progrès des superstitions religieuses profita aux astrologues et aux haruspices. Alexandre Sévère voulut même leur attribuer un enseignement public. Cependant,. les administrateurs maintiennent les principes. Le jurisconsulte Paul dit : 

« Quiconque consulte sur la vie du prince ou sur l'Etat en général les mathématiciens, sorciers, haruspices,, vaticinateurs, est puni de mort avec celui qui aura fait la réponse. »
Dioclétien fut très hostile à l'art divinatoire. Les empereurs chrétiens renchérirent encore, à l'exception du premier Constantin qui fut tolérant. Après une courte faveur sous Julien, les devins furent traqués à la fin du IVe siècle. La grande per sécution de Théodose frappa les pratiques divinatoires comme tout le culte païen. Les chrétiens partageaient d'ailleurs, au sujet de l'efficacité de divination, toutes les idées de leurs adversaires, attribuant aux démons ce que ceux-ci révéraient et réclamant pour eux les vrais thaumaturges et les bons génies. Mais ils ne conservent que la divination intuitive

Le christianisme et la divination

L'attitude des chrétiens fut très simple. Ils ne contestèrent nullement le principe d'une révélation surnaturelle, mais ils attribuèrent celle des païens à l'inspiration des démons. La doctrine fut fixée par saint Augustin

« Les démons ont des facultés supérieures aux nôtres [...]; en possession d'une expérience accumulée durant des siècles, ils découvrent et interprètent bien des signes ou pronostics naturels inconnus aux hommes; ils saisissent également la pensée de l'homme dans les modifications les plus imperceptibles des organes physiques. Enfin ils connaissent les causes surnaturelles, la pensée de Dieu qu'ils surprennent dans les prophéties, et leurs propres desseins. Il est telle prédiction qui annonce simplement ce que les démons vont faire eux-mêmes ou faire faire par d'autres, » (Bouché-Leclercq).
Sur les principes il y a donc accord parfait entre le paganisme et le christianisme, et la divination sort à son avantage du grand débat engagé à son propos. Le christianisme l'accepte, élimine les rites antérieurs entachés de magie en se contentant de la prière, mais il conserve toute la divination intuitive, songes, visions, extase prophétique. (GE).
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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