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La divination en Grèce
Les méthodes de 
la divination intuitive
L'oniromancie. 
La divination par les songes ou oniromancie paraît avoir existé de toute antiquité. On sait combien elle était en honneur en Orient, surtout en Égypte. L'histoire de Joseph est trop connuee pour que nous ayons à la raconter; il en est de même de celle de Nabuchodonosor, qui fit mettre à mort les devins de la Chaldée, parce qu'ils n'avaient pu interpréter ses rêves. 

Les Grecs distinguaient trois classes de songes. La première comprenait les songes qui avaient lieu lorsque les dieux ou les esprits se manifestaient aux humains sous une forme quelconque, pendant le sommeil de ceux-ci. Tel est, par exemple, dans Homère, le songe où un dieu, sous la figure de Nestor, suggère à Agamemnon l'idée d'attaquer les Troyens et redouble le courage de ce prince en lui faisant espérer la victoire. Les songes de la seconde classe étaient ceux pendant lesquets les événements futurs se présentaient sous leur propre forme : selon la légende, c'est par un de ces songes qu'Alexandre le Grand sut que Cassandre devait l'assassiner. Enfin, à la troisième classe appartenaient les songes proprement dits au milieu desquels l'avenir se présentait sous quelque allusion frappante : tel est celui où Hécube crut avoir conçu un tison enflammé. Les Grecs regardaient les songes qui apparaissaient aux heures les plus voisines du jour, comme plus dignes de mériter leur coutiance, et croyaient que ceux qui se présentaient avant ce temps pouvaient être aussi bien le résultat des fumées du banquet de la veille que les messagers de la divinité. Dans certains cas ils se préparaient à les recevoir en se soumettant quelque temps à un régime excessivement sobre, et en s'abstenat de tout mets d'une digestion difficile. Enfin quand les rêves ne présentaient qu'un sens obscur , ils les faisaient expliquer par des interprètes spéciaux, et si ceux-ci ne pouvaient réussir à en donner l'explication, ils la demandaient aux dieux eux-mêmes. La divination par les songes sera également en honneur chez les Romains.

L'oniromancie empiète aussi bien sur les méthodes de la divination intuitive que sur celles de la divination inductive. On peut en effet rêver qu'on est saisi d'enthousiasme prophétique; surtout les apparitions de dieux, de fantômes, les dialogues avec eux ne sont nulle part aussi fréquentes qu'en rêve, et elles ne se manifestent guère que dans dés états d'âme analogues. Après cette longue énumération, nous n'avons pas encore épuisé notre sujet, car la divination par les songes a réussi à reconstituer un domaine propre où elle règne sans rivale, la iatromantique.

La iatromantique.
La iatromantique, c. -à-d. la divination appliquée à la médecine, eut en Grèce une importance considérable. Elle fut d'abord au service des divinités chtoniennes, puis le centaure Chiron en transmit les méthodes qui furent adaptées au culte des dieux olympiens; Asclépios, qui plus tard partagea ce privilège avec le dieu égyptien Sérapis, fut le dieu de la médecine et de la iatromantique à qui les malades venaient demander des consolations et des remèdes. Cette méthode divinatoire fut la plus vivace de toutes et lé christianisme ne la supprima pas; il l'adopta à son tour. Aujourd'hui encore lés lieux de pèlerinage les plus fréquentés sont ceux où l'on prétend guérir les infirmités incurables. La iatromantique fut en Grèce une forme de I'oniromantique. Le problème était extrêmement simplifié par le fait qu'entre les interprétations possibles du songe on n'avait à choisir qu'entre celles qui se rapportaient à la question posée. Les dieux y mettaient de la complaisance; c'est Artémidore qui le dit : 

« Les ordonnances des dieux sont toujours simples et sans énigmes; ils appellent les onguents, les emplâtres, les comestibles et les boissons des mêmes noms que nous, ou bien lorsqu'il faut deviner, ils ont soin d'être clairs. Ainsi une femme qui avait un phlegmon au sein rêva qu'un mouton la tétait. Elle fut guérie par un cataplasme d'arnoglosse (c.-à-d, langue d'agneau). Lorsque vous tombez sur un traitement, que vous l'avez expliqué vous-même ou que vous en entendiez parler après coup, vous trouverez toujours en y regardant de près qu'il contient des choses parfaitement médicinales et qui ne sortent pas de la doctrine suivie en médecine. Ainsi, Fronton le Goutteux ayant demandé une recette, rêva qu'il se promenait dans les faubourgs; il se frotta de propolis et fut soulagé. »
De toutes les croyances religieuses, aucune ne peut mieux invoquer à son profit l'argument du consentement universel que la divination oniromantique. Elle fut pratiquée sans interruption du commencement à la fin de l'histoire grecque : le songe d'Hécube sur la ruine de Troie, le songe de Mandane sur la fondation de l'empire de Cyrus, le songe de Tarquin sur la chute de la royauté romaine, ont été les manifestations les plus éclatantes; mais combien de songes d'individus obscurs ont dû renforcer la croyance par les confirmations que semblait avoir la méthode. Rien n'est plus propre à nous rendre timides et sceptiques que cette vogue indéfinie de la divination par les songes qui est perpétuellement soumise au contrôle de l'expérience et a dû réserver à ses adeptes des déceptions sans nombre. Le secret de son succès est le même que celui de la persistance indéfinie des idées religieuses.

La divination nécromantique. 
La nécromancie, la révélation par les âmes des morts, confine à l'oniromancie. La limite est celle qui sépare du rêve l'hallucination; lorsqu'on va dormir sur un tombeau afin de se procurer un songe révélateur où figure le défunt, on est sur la frontière entre les deux méthodes; la démarcation entre l'état de veille et le sommeil est incertaine; comment décider si le mort est apparu dans l'un ou l'autre état; la théorie les confond presque, affirmant dans les deux la réalité des apparitions. Les méthodes d'incubation où l'on demande, provoque, attend le songe, se confondent avec celles d'évocation. La magie fournissait des procédés pour évoquer les âmes des morts que l'on désirait consulter. La nékyomancie, qui est relatée au Xe livre de l'Odyssée, en est l'exemple le plus connu. On évoque d'abord les morts aux lieux que l'on croit être les soupiraux des enfers, puis on a l'idée de s'adresser à leurs tombeaux; enfin on va plus loin et on croit pouvoir les faire venir en un lieu quelconque en les appelant selon les rites magiques. Alors qu'Ulysse avait été obligé de convoquer tous les morts pour en consulter un, on enseignera les systèmes pour appeler celui-là seul qu'on désire consulter. C'est la philosophie, imbue d'idées orientales, qui enseigna que les morts apprennent dans l'autre monde des choses ignorées des vivants. Cette idée, inconnue aux temps homériques, accrut l'importance de la nécromancie. Celle-ci se perpétua jusqu'aux époques les plus sceptiques, ce qui est d'autant plus étonnant que nulle méthode ne dut procurer à ses adeptes plus de déceptions, l'illusion désirée étant très particulière et difficile à produire. La divination, appuyée sur la magie, prouva sa puissance. 

Au lieu de l'évocation dés morts, on se contente au besoin des oracles d'Hécate, de l'apparition de génies ou d'ombres, ne fût-ce que dans le bassin hydromantique. La lécanomancie prêta à des supercheries de toute sorte. En voici un exemple : 

« Lorsqu'ils ont préparé une chambre obscure dont le plafond est peint en bleu, ils placent au milieu, par terre, un bassin plein d'eau où la couleur du plafond produit, par réflexion, l'aspect du ciel. Le bassin, quoique en pierre, a un fond de verre, et, au-dessous, se trouve, dans le plancher, une ouverture dissimulée; plus bas, il y a une pièce, cachée aussi, sous laquelle se réunissent les compères, costumés en dieux ou en génies, selon ce que le magicien veut faire voir. Le client abusé s'ébahit à cette vue et est prêt à croire tout ce qu'on lui dira. »
On s'étonnera moins de la facilité avec laquelle réussissaient les charlatans, si l'on songe combien les évocations d'âmes des morts ont contribué, chez les Modernes, au succès du spiritisme, sans parler des faits analogues que l'on classe sous la rubrique télépathie. Lorsque les évhéméristes eurent répandu la théorie qui fait des dieux des morts divinisés, la barrière fut supprimée entre la nécromancie et les théophanies, apparitions de dieux. La théurgie les multiplia. Mais toutes ces théories datent d'une époque où le génie hellénique est victime des influences orientales. Ce qui l'a caractérise tant qu'il a été maître de lui-même, ç'a été une tendance à discipliner le merveilleux, à le soumettre aux lois de la raison.

La divination enthousiaste. 
La chresmologie ou divination enthousiaste est la forme théorique de la divination intuitive. Les Grecs ont eu très tôt l'idée d'une révélation divine et d'un libre commerce des dieux avec les humains, recevant d'eux toute leur civilisation. Ils admirent ensuite, et sans y voir de difficulté, une pénétration de la pensée divine par l'intelligence humaine, qui constitue une sorte de révélation intérieure. Tel est le cas de la prophétie d'Hélène au XVe livre de l'Odyssée. Ces révélations sont communiquées à l'âme sans l'intermédiaire des sens. Mais on n'aperçoit pas encore dans les poèmes homériques trace de cet enthousiasme prophétique, de cette possession de l'esprit humain par la divinité qui caractérise la divination intuitive. La folie mantique n'a pas dû trouver son premier champ d'opérations en Ionie; elle se répandit vers l'époque de l'invasion dorienne, qui marque le passage de l'âge héroïque à l'âge historique, la substitution des oracles aux grands devins légendaires. Le plus illustre de ces oracles, celui de Delphes, au bord de la source Kassotis, mit à son service la divination enthousiaste, la manie ou folie prophétique qui agitait la pythie et propagea cette nouvelle méthode. L'Asie Mineure en revendiqua à son tour l'invention et opposa aux femmes hystériques qui tenaient l'emploi de pythies, ses sibylles, types plus abstraits. Celles-ci sont en dehors de l'histoire, simple création de l'imagination religieuse et poétique. L'enthousiasme divinatoire est visiblement connexe de l'extase dionysiaque. Le sacerdoce apollinien dut appliquer celte-ci à la divination, et le rôle exceptionnel de Delphes résulta de cette combinaison. La pythie, l'agent de la révélation d'Apollon, lui a été fournie par la religion dionysiaque. Le dieu des Ioniens et des Doriens régularise l'enthousiasme et l'utilise à son profit; il lui impose son langage rythmé, ses rites et tout l'appareil extérieur. C'est dans le courant du VIIIe ou au début du VIIe siècle que se consomma cette fusion. Mais on n'admit pas que la prophétesse fût un instrument passif de la divinité et, en face de la pythie, s'élabora le type de la sibylle, dont l'inspiration est continue et affranchie de toute condition matérielle. La sibylle est un type mythique, mais cette conception prouve le caractère immatériel des chresmologues. Ultérieurement, l'on affranchit de plus en plus le prophète. Musée parle presque en son nom propre.

Au temps de l'empire romain, Apollonius de Tyane « n'est plus seulement un organe intelligent de la révélation il s'est approprié la pensée divine, qui se confond avec la sienne; il possède la divinité au lien d'être possédé par elle [...]. La divination chresmologique s'est présentée à l'esprit des Grecs sous trois aspects distincts : d'abord comme une irruption violente de l'esprit divin dans un corps humain, d'où il chasse le moi conscient; puis comme une union plus ou moins intime et habituelle de l'âme avec les dieux; enfin, comme une apothéose, qui fait du prophète une incarnation vivante de la divinité. La première théorie convenait à un âge encore grossier, qui expliquait ainsi les phénomènes physiologiques dont il était témoin, et la dernière à une époque où le besoin du merveilleux trahit de toutes parts l'affaiblissement des facultés intellectuelles. » (Bouché-Leclercq).
Cette dernière théorie est celle sur laquelle fut échafaudée la métaphysique chrétienne. Dans toute la période historique, les Grecs s'en tinrent à la théorie moyenne, où les oracles sont les dispensateurs attitrés de la révélation chresmologique.
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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