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La divination
La divination en Grèce
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Lorsque nous abordons l'étude de la divination dans les pays helléniques, nous nous trouvons en présence d'une véritable science, sinon par les principes, du moins par la classification qui est d'une rigueur apparente très grande. Les Grecs, avec moins d'imagination que leurs maîtres de l'Asie, chaldéens, Egyptiens, etc., ont été des rationalistes par excellence. Ils ont coordonné les faits et les idées, élaboré des théories et systématisé les méthodes. Nulle part ce rôle particulier des Hellènes n'apparaît mieux que dans l'histoire de la divination. Avant de l'aborder en Grèce, il est indispensable de dire comment elle fut conçue par les Hellènes et comment ils groupèrent les méthodes qu'ils employaient pour connaître les intentions divines et sonder l'avenir.

Les méthodes divinatoires

La classification des méthodes divinatoires conduit à les diviser en deux groupes bien distincts, le point de vue historique confirmant ici le point de vue philosophique : les méthodes inductives et les méthodes intuitives. Les premières abordent le problème du dehors, les secondes du dedans; les premières emploient des signes extérieurs, les secondes se rapportent à une illumination intérieure. Les anciens Grecs appelaient la première divination artificielle, la seconde naturelle ou spontanée. Dans celle-ci l'âme est passive, subit l'inspiration divine; dans celle-là elle interprète des signes extérieurs; l'une est plus proche de la foi, l'autre de la science. On laisse en dehors la révélation directe du dieu parlant à l'humain sans intermédiaire avec une voix perceptible aux sens, cette révélation n'ayant pas le caractère d'une divination. On a généralement accepté la classification que nous exposons; cependant, d'autres ont été proposées. Suidas réduit la divination à la prévision et distingue cinq catégories (pneumatikè, daimonikè, physikè, technikè, demôdes); la prescience spirituelle donnée par le Saint-Esprit, la prescience démoniaque qui vient des génies, la prescience physique qui fait appel à l'instinct des animaux, la prévision artificielle qui répond à l'induction scientifique et la prévision vulgaire qui répond au bon sens. Le scoliaste de Lucain distingue la mantique, la mathématique (auspices, astrologie), le sortilège (divination par les sorts), le maléfice et le prestige. Chevreul a indiqué une autre classification plus compliquée et moins rationnelle à laquelle nous ne nous arrêterons pas (Journal des savants, 1853).

Bouché-Leclereq est revenu à celle des Anciens dont il a définitivement établi la supériorité : la divination inductive, raisonnée ou conjecturale ou encore extérieure et objective, s'oppose à la divination intérieure, subjective ou intuitive. Théoriquement, la divination intuitive est la première, car les règles des méthodes inductives ont dû être au moins en partie indiquées par les initiateurs qui se disaient inspirés par la divinité. L'enthousiasme prophétique et les états nerveux analogues sont de tous les temps et ne supposent pas comme la divination inductive une série d'expériences, de traditions confirmant la valeur des méthodes. Toutefois, en ce qui concerne la Grèce, nous constatons que la divination inductive a été pratiquée la première; les devins de la période héroïque lisent l'avenir dans les signes extérieurs. C'est qu'en effet si la divination intuitive est la plus ancienne comme fait, elle ne l'est pas comme système : ses manifestations exceptionnelles et désordonnées se prêtent difficilement à une exploitation méthodique, laquelle ne fut organisée que tard et rarement.

La divination inductive.
La divination inductive est une interprétation de signes extérieurs manifestant la pensée divine. Il est donc indispensable de savoir comment ces signes se distinguent des phénomènes naturels : c'est là une question préalable; comment reconnaître qu'il y a lieu d'interpréter tel fait plutôt que tel autre comme symptôme d'une volonté divine. L'expérience paraît être ici d'un grand secours, ainsi que la tradition; mais c'était un secours dangereux, car plus la divination inductive cherche à préciser ses lois, à devenir une science, plus elle accentue l'opposition fondamentale qui existe entre ses prétentions et le principe scientifique. Aussi remarque-t-on que son champ d'action se restreint et que ses théories générales se modifient avec les progrès du rationalisme.

« A l'origine, remarque Bouché-Leclerq, nulle difficulté. Ses âges primitifs ne connaissaient point, à vrai dire, de lois naturelles; les hommes, raisonnant par analogies, attribuaient à l'action d'êtres invisibles, doués comme eux d'intelligence et de volonté, tous les phénomènes dont ils ne croyaient pas être eux-mêmes la cause; tout est alors prodige, intervention surnaturelle, matière à conjectures divinatoires; c'est affaire aux devins, aux hommes privilégiés que les dieux ont pourvus d'une faculté spéciale, de discerner, dans ce spectacle mouvant des choses, les indices des volontés célestes; le caractère fatidique n'est point réservé à un ordre déterminé de phénomènes; il est ou peut être partout pour ceux qui savent le découvrir. Des oiseaux qui babillent sur un arbre n'apprendraient rien au mortel vulgaire; ils révèlent à Mélampus toute une histoire secrète, dont il connaît par eux les moindres détails. A mesure que l'expérience constate entre les faits observés un plus grand nombre de rapports invariables, le nombre des faits sans cause évidente ou des « prodiges » diminue. En d'autres termes, plus il y a de causes connues, régulières, naturelles, et moins on a recours à cette cause vague et inconnue, qui constitue le surnaturel, lorsque le monde est ainsi ordonné; il semble que l'art divinatoire doit se réfugier avec le hasard et l'arbitraire, dans un petit nombre de faits inexpliqués. Mais déjà cet art, créé par les favoris des dieux, s'est constitué en science traditionnelle qui ne peut et ne veut céder le domaine où elle s'est une fois installée. A mesure qu'un signe, interprété jusque-là comme fatidique, est classé parmi les faits naturels, elle invoque un postulat qui retient l'esprit dans la sphère du merveilleux, à savoir que le phénomène en question a des causes et un but absolument différents de ses causes naturelles; qu'il est produit dans une intention déterminée par la providence. Voilà pourquoi, en théorie, le progrès même des sciences naturelles ne devait nullement restreindre le champ de la divination conjecturale; il ne servirait de rien, par exemple, de démontrer que les craquements du bois sont le résultat d'actions mécaniques à un homme qui pense que la divinité peut se servir, pour manifester sa pensée, des phénomènes les plus conformes aux lois de la nature. »
Après la première période, où l'on ne distingue pas encore entre le prodige et le fait régulier et normal, vient celle où le départ se fait et où la mantique ne s'occupe plus que du surnaturel, de ce qui parait tel. Telle est la situation dans l'époque héroïque de la Grèce, celle que décrivent les poèmes homériques. Les devins s'attachent à l'interprétation des prodiges (térata), mais ils comprennent sous cette appellation tous les faits inattendus, un simple coup de tonnerre, un signe quelconque coïncidant avec une prière et qui ne doit sa valeur qu'à la préoccupation à laquelle il est censé répondre; d'autres signes doivent cette valeur à une tradition. La divination ou mantique devient une science, la science de l'occulte ou du surnaturel; elle connaît un certain nombre de signes naturels dont « une convention actuelle ou une expérience antérieure, ou une révélation spéciale » fournissent le sens; de plus elle interprète tous les miracles, ceux-ci imprévus et de quantité illimitée.

Le champ d'action des devins se rétrécit au fur et à mesure que progresse la science; celle-ci élimine peu à peu les miracles en donnant des faits en apparence prodigieux, des explications rationnelles; il est peu satisfaisant d'affirmer que, en dehors de ses causes naturelles, un phénomène manifeste par surcroît une intention de la providence; ce postulat est trop arbitraire. Les progrès de la science nous amènent à ce point que la mantique n'a plus de domaine qui lui appartienne en propre; elle en est réduite à surajouter ses hypothèses à des explications qui n'ont rien de merveilleux. Le scepticisme a beau jeu pour rejeter ces hypothèses inutiles; c'est ainsi que les progrès de l'anatomie et de l'ornithologie tendent à ruiner deux des principales branches de la divination inductive. Celle-ci décroît en tant que science, mais elle conserve son empire sur les esprits populaires; elle utilise moins le merveilleux proprement dit, que le hasard imprévu, tous ces incidents et ces coïncidences fortuites qui frappent vivement les imaginations et exercent une influence décisive sur les esprits superstitieux. 

Quelques-uns des signes utilisés par les devins pouvaient avoir une relation effective avec les phénomènes qu'on déclare prédits par eux; par exemple certains actes instinctifs des animaux et certaines manifestations météorologiques. Mais ce sont des exceptions, car, dès qu'un rapport de conséquence constant et non contredit est constaté, il passe dans le groupe des faits scientifiques et sort du domaine des causes surnaturelles qui est celui de la divination.

Celle-ci ne peut « découvrir et constater que des rapports artificiels, convenus, comparables de tous points à ceux qui rattachent les mots d'une langue aux objets qu'ils désignent. L'ensemble des signes divinatoires était véritablement un langage qui s'était élaboré, à la façon d'un idiome humain, sous l'effort continu de l'imagination lancée à la poursuite d'un mirage séduisant et essayant les associations d'idées les plus diverses pour établir un lien entre le connu et l'inconnaissable. »
Les méthodes de la divination intuitive.
La divination intuitive a un caractère beaucoup moins rationnel que la divination inductive; il ne s'agit plus d'une interprétation des signes de la pensée des dieux, mais d'une communion intime entre elle et l'intelligence humaine. La lumière n'arrive plus à l'esprit, réfléchie par des intermédiaires, mais directement. La divination inductive peut se tromper dans son travail; elle peut dénaturer la pensée divine; elle a peine à constater les signes sur lesquels elle opère, à moins que ce ne soit des prodiges; il lui est encore plus difficile de s'assurer du sens de ces symboles. Ces chances d'erreur sont supprimées lorsque l'on met directement l'âme humaine en communication avec les dieux et qu'on substitue au langage symbolique le langage humain. C'est ce que fit la divination intuitive qu'on peut encore qualifier de subjective. Son principe est aussi ancien que les religions actuelles, car toutes se prévalent plus ou moins d'une révélation première et toutes admettent que la pensée divine puisse agir directement sur l'âme humaine. Dans les poèmes homériques, il y a plusieurs exemples de cette influence chez des devins et même chez de simples mortels momentanément inspirés. Hélénus « comprend dans son coeur » une conversation tenue au loin par Apollon et Athéna; Tirésias dans l'Hadès, Télémos chez les Cyclopes, Théoclymène à Ithaque prophétisent de même, lisant la pensée divine sans recourir à des signes extérieurs; Patrocle, Hector, au moment de mourir, acquièrent cette faculté surnaturelle, prédisent le sort de leur meurtrier. Hélène, en face d'un prodige, prophétise subitement « selon ce que les dieux lui suggèrent ». Qu'au lieu de s'exercer par des intelligences calmes, cette intuition divinatoire se manifeste chez des névrosés, dans des crises d'hystérie, on croira apercevoir l'humain possédé de la fureur divine, instrument trop faible vibrant sous la main des dieux et révélant leur volonté. Ces crises de folie mantique apparurent probablement d'abord dans la religion dionysiaque et dans ces orgies champêtres où l'on s'efforçait de conjurer les forces naturelles en entrant en communion intime avec les démons qui y président (Dionysos). Elles furent ensuite mises au service de la divination apollinienne qui porta la méthode intuitive à sa perfection. Mais avant d'en esquisser l'histoire, il nous faut parler d'une autre méthode intuitive beaucoup plus simple et universellement répandue, l'oniromancie ou divination par les songes. Celle-ci marque la transition logique entre la divination conjecturale et la divination enthousiaste. Elle interprète des signes apparus dans le sommeil, lorsque l'esprit qui ne se dirige plus est livré docile à l'impulsion des dieux.

Les sacerdoces divinatoires

Après avoir étudié les méthodes divinatoires et analysé les principes sur lesquels elles sont fondées, il nous faut maintenant  examiner ceux qui ont mis en jeu ces méthodes; de la théorie, il faut passer à la pratique, à la réalité historique. Ces méthodes ont été imaginées, appliquées plus ou moins bien, perfectionnées par des hommes et par des instituts (oracles) qui en ont vécu. Ces devins, historiques ou légendaires, ces corporations ont exercé sur l'Antiquité une action considérable.

La divination libre.
Les devins libres furent concurrencés par les associations religieuses établies sur certains points privilégiés au point de vue des révélations divines. Les sacerdoces individuels qui avaient précédé les sacerdoces collectifs leur survécurent; ils ouvrent et ferment l'histoire de la divination hellénique. Mais celle-ci fut portée à son apogée par les oracles qui ont joué dans l'histoire grecque un rôle immense. Les oracles l'emportèrent de beaucoup sur leurs rivaux isolés; d'autant qu'ils se rattachaient, disaient-ils, aux premiers prophètes; refaisant à leur profit la légende, ils subordonnèrent ceux-là mêmes. 

Les devins libres de l'époque historique se maintinrent pourtant à côté des grands oracles; ils pratiquèrent la divination inductive pour l'usage des particuliers et même des gouvernements qui s'adressaient à eux afin de fixer le moment opportun pour une action ou pour l'exécution des ordres généraux donnés par un oracle. Ils étaient plus à la portée des petites gens qui ne peuvent entreprendre un long et coûteux pèlerinage. Cette divination vulgarisée s'encombra de pratiques superstitieuses d'origine exotique. Celles-ci envahissaient d'ailleurs également les oracles; mais les corporations religieuses, affaiblies par l'épuisement de la foi nationale, résistèrent moins longtemps que les devins populaires. Elles disparurent les premières, comme elles avaient apparu les dernières. 

Les oracles
Un oracle (manteion) est un institut mantique généralement desservi par une corporation : il comporte trois éléments, un dieu inspirateur, un sacerdoce, un lieu où la tradition a fixé les rites divinatoires. Chacun de ces trois éléments a eu à son heure l'importance prépondérante, mais tous trois sont essentiels. La vertu miraculeuse de certains objets, de certains lieux privilégiés y fut le point de départ du culte et y attira les croyants. Les intermédiaires établis auprès de ces sources permanentes de révélation formèrent des corporations sacerdotales qui s'en transmirent l'exploitation. Elles se placèrent sous le patronage de quelque grande divinité et se vantèrent d'une investiture divine; au début, nous rencontrons une sorte de fétichisme; au terme de l'évolution, une influence spirituelle. Cela ne fortifia pas l'oracle, car lorsque le sacerdoce apollinien a réussi à bien établir cette idée qu'Apollon est un dieu prophète, interprète attitré des volontés de Zeus, on en conclut qu'il devait exercer ces facultés mantiques partout; chacun de ses temples pouvait être un oracle. Ceci ne fut pas accepté et l'oracle de Delphes réussit à maintenir son privilège; mais le spiritualisme l'emporta pour les cultes plus récents d'Asclépios (Esculape) et de Sérapis dont chaque sanctuaire put se transformer en oracle. En poussant à l'extrême cette théorie, on aurait considéré la révélation comme possible partout et les oracles auraient été supprimés. Leur période d'apogée est celle où les trois éléments qui les définissent sont associés. Un lieu fatidique, source, caverne, bois sacré, ne devient un oracle que le jour où une corporation en réglemente l'accès et l'usage selon des rites définis. De même le culte d'une divinité fatidique peut ne pas créer un oracle, donner lieu seulement à des révélations isolées. Ce qui caractérise par-dessus tout l'oracle, c'est donc la corporation sacerdotale qui le dessert.

Rien ne serait plus intéressant que de connaître l'origine et la vie intérieure de ces grands corps qui ont su discipliner le libre génie hellénique et effacer l'individualité de leurs membres réduits à l'anonymat.

« C'étaient, dit Curtius, des forces puissantes et actives que celles qui avaient leur foyer dans ces instituts sacerdotaux, mais ces forces agissent comme derrière un voile. On sent partout leur influence qui intervient pour guider et ordonner, influence telle que si l'on n'en tenait compte, on ne comprendrait rien à l'histoire de la Grèce. Mais nulle figure isolée ne se détache dont on puisse reconnaître les traits et dire le nom. Les sacerdoces étaient des corporations fermées dont les membres n'agissaient que dans l'intérêt de la communauté; et il est, en effet, surprenant qu'en dépit de l'amour-propre si profondément enraciné dans le coeur de tous les Hellènes, il se soit conservé, des siècles durant, dans ces établissements sacerdotaux une telle discipline. Grâce à cette discipline, tout ce qui s'y faisait se faisait uniquement au nom du dieu, et les oracles réussirent, pendant que tout changeait autour d'eux, peuples et cités, à garder une ligne de conduite assurée et conséquente. » 
Les anciens ont été très frappés de ce caractère des oracles, et Hérodote suppose, comme beaucoup l'ont dit depuis, qu'il y a là une imitation des moeurs religieuses de l'Egypte ou de l'Orient. Mais l'hypothèse d'une origine exotique des familles et des rites ne suffit pas pour expliquer le succès et la puissance des grands oracles helléniques. Ils ont été purement grecs et le sentiment national ne s'est nulle part affirmé davantage. La vraie cause de la discipline des oracles a été le besoin de mettre à l'abri de la fantaisie individuelle les intérêts les plus généraux de la société. Les cités n'avaient pas d'église officielle, de puissant sacerdoce national sur qui s'appuyer et à qui demander conseil aux heures des crises décisives; les devins libres n'inspiraient pas une confiance suffisante. On s'adressa aux oracles qui furent avant tout des conseillers politiques. La morale sociale, les lois même passaient pour révélées, et la fonction capitale de l'oracle de Delphes fut de départir aux peuples qui le consultaient des décisions d'Apollon sur leur législation et leur politique. C'est l'idéal d'ordre de la société dorienne qui fit la force des oracles; elle décrut avec le principe d'autorité; les démocraties anarchiques du IVe siècle, les despotismes militaires du IIIe, le scepticisme propagé par les philosophes ruinèrent leur ascendant. Les grandes corporations qui avaient présidé au gouvernement de la Grèce du VIe siècle perdirent leur influence. La divination n'eut plus à répondre à des questions aussi graves; elle ne fut plus guère consultée que par les individus; il lui fallut vulgariser ses méthodes; les oracles firent des concessions, revinrent à la cléromancie, mais sans pouvoir conserver leur prépondérance.

La vertu fatidique du lieu est le fait fondamental de l'existence de l'oracle, au point qu'on donne ce nom à des endroits qui ne sont pas consacrés à un dieu bien déterminé ni occupés par un sacerdoce; tels les oracles des morts et les oracles titaniques. Le privilège fatidique appartient au sol, et qu'on l'attribue à une propriété magique ou au choix de la divinité; elle ne peut se déplacer; en fait, on cite des exemples d'un déplacement (de Crisa à Delphes, par exemple), mais ils sont rares. 

La personnalité du dieu qui parle à l'oracle est souvent indifférente; chaque peuple dut consulter de préférence son patron; il y eut une époque où la religion apollinienne réclama pour son dieu seul le privilège de la mantique. Mais cette théorie ne fut pas acceptée par les masses populaires et l'on finit par admettre au contraire que tous les dieux et les héros connaissaient les arrêts de la destinée et pouvaient les révéler aux humains. 

La divination et les philosophes

L'attitude prise vis-à-vis de la divination par les philosophes grecs est très intéressante à étudier à cause des transactions élaborées dès ces temps entre la foi et la raison et des efforts tentés pour construire des théories de la mantique. Les philosophes mystiques l'acceptent sans ambages; Pythagore est presque un prophète; ses disciples pratiquent l'oniromancie et prennent leur mot d'ordre à Delphes. Les physiciens de l'Ionie, apôtres de l'induction scientifique, les Eléates, idéalistes, l'écoutèrent dédaigneusement; la théorie rationnelle des songes donnée par Héraclite ruinait l'oniromancie; mais il s'incline devant l'inspiration prophétique et admet un commerce intime de l'humain avec la divinité. Anaxagore supprime la divination, indigne de son dieu, esprit distinct de l'univers qu'il a ordonné. Les sophistes et leur élève Euripide nient les faits, sans oser condamner tout à fait la théorie de la Providence. Démocrite, au contraire, supprime celle-ci, mais par ses opinions sur les idées, images et les génies, restitue une valeur aux songes. Socrate accepte la réalité de la mantique dont il recommande l'usage. Les cyniques et les écoles cyrénaïque et mégarienne ne le suivent pas dans cette voie et refusent toute valeur à la divination. Mais Platon affirme les services rendus par les oracles et admet qu'ils sont fondés sur des révélations divines, bases de la religion; il organise une divination officielle à côté du culte et accorde une grande valeur à la manie ou exaltation prophétique dans laquelle l'âme passive dépasse de beaucoup la clairvoyance intellectuelle. La mantique est « la traduction spontanée par la parole des images inconsciemment perçues par la partie la plus grossière de l'âme », le foie, où Dieu fait apparaître l'avenir comme dans un miroir. Les songes montrent encore confusément ces images. Aristote, qui n'a pas pour le surnaturel la prédilection de Platon, écarte tout d'abord la divination inductive; il concède quelque valeur aux songes, la prescience étant innée à l'âme; elle s'exalte dans les états physiologiques qui amènent l'extase. Entre les disciples d'Aristote et de Platon éclata un débat sur la révélation, débat qui reprit entre les stoïciens et les épicuriens. 

Les stoïciens, convaincus de l'existence d'une Providence, ont donné une théorie de la mantique. Tout se tient dans l'univers et de ce que le rapport causal nous échappe, on ne peut légitimement le nier. Entre le succès d'une entreprise et le vol d'un oiseau ou la structure d'un foie, il y a une relation dont la nature nous échappe, mais dont l'expérience atteste l'existence. La divination est possible parce que le plan général de l'avenir est établi par la Providence; elle est utile parce que, entre les grandes lignes, il y a place pour les faits contingents et la liberté. La divination intuitive est une communication directe de l'âme avec la divinité, d'autant plus, complète que l'âme est plus dégagée des sens; la divination, artificielle supplée à la connaissance directe des causes en saisissant des rapports accessoires établis par le plan général entre des faits qui semblent hétérogènes. Les stoïciens acceptent tous les signes et toutes les méthodes de l'ornithomancie au symbolisme et au clédonisme. Cette théorie stoïcienne de la divination est restée la meilleure; elle donnait satisfaction aux spiritualistes, à la science, à la croyance populaire. 

Epicure nia radicalement la possibilité même de la divination. Les académiciens en firent autant; Carnéade prouva que si la divination veut prédire le hasard, elle tente une chose absurde, le hasard étant indéterminé et inconnu même de Dieu; si l'on admet au contraire que le fait à prévoir est déterminé, la divination qui ne peut le modifier est inutile et plutôt nuisible. Cicéron adopte cette opinion et dans son De Divinatione, il conclut contre cette superstition qu'il y a tout avantage à supprimer. Le progrès des influences orientales rend ses forces au mysticisme. Les néo-pythagoriciens y reviennent; on aspire à voir Dieu, à s'en rapprocher, à entrer en communion spirituelle avec lui; la divination devient alors la première des sciences. Les puissants sceptiques du Ier et du IIe siècle furent les derniers champions du rationalisme. Après eux la lutte ne se poursuit qu'entre les néo-platoniciens et les diverses religions.

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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