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Dionysos
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Aspects du culte de Dionysos

Après avoir énuméré les légendes et les mythes dionysiaques, en réservant ceux qui concernent le Dionysos mystique et seront cités quand il sera question de cette forme dernière de sa religion, il nous faut aborder celle-ci et indiquer les éléments du culte de Dionysos en les groupant les uns auprès des autres. L'élément fondamental, celui qui domine, c'est que Dionysos est le dieu de l'orgie, de l'exaltation intellectuelle autant que de l'exaltation physique. C'est de là que vint l'importance exceptionnelle de cette religion gréco-asiatique. C'est en Thrace qu'elle a sa physionomie la plus nette, l'extase prophétique s'y allie à l'ivresse procurée par le vin. Le nom de Sabazius désigne spécialement le dieu orgiaque dont les fidèles s'appellent Saboi, participant à l'extase divine. L'inspiration est regardée comme une sorte de possession de l'humain par l'esprit divin. Le dieu est essentiellement un être spirituel, c'est par une manifestation de sa puissance qu'il donne la fécondité à la nature. Le trait fondamental de la religion de ces populations thraces est la croyance à l'immortalité de l'âme. Elle leur est commune avec celles du voisinage, au dire d'Hérodote. Il y est aussi question de prophètes qui vivent alternativement sous la terre et parmi les humains; l'enfant, mort jeune, devient un compagnon des Nymphes. En d'autres termes, ce qui ressort évidemment des renseignements fournis sur le Dionysos de Thrace, c'est que ce culte spiritualiste associe étroitement l'orgiasme et la divination enthousiaste; les conceptions ultérieures de Dionysos, dieu des Bacchanales et dieu du vin, et de Dionysos, dieu des mystères, dériveraient de cette conception fondamentale.

Il est digne de remarque que, dans l'Hellade proprement dite, le côté prophétique et divinatoire de l'extase dionysiaque semble disparaître; il n'est plus question que des fêtes orgiastiques. Mais, ainsi que nous le verrons dans l'article consacré à la divination grecque, la divination enthousiaste, celle qui suppose une communication intime et directe avec l'esprit divin, est rattachée au culte dionysiaque. Sans doute cette méthode fut peu appliquée en Grèce, mais elle le fut dans son principal oracle, celui de Delphes et elle lui valut sa vogue incomparable. Cet oracle fut presque autant celui de Dionysos que celui d'Apollon et durant toute la saison froide le dithyrambe y succédait au péan. Comme nous l'exposons ailleurs (Divination), c'est le fait historique de l'association du culte de Dionysos et de son fanatisme religieux avec le culte d'Apollon et la puissante organisation politique de ses fidèles qui fit la puissance de l'oracle pythien. Dionysos, le dieu thrace qui y est vénéré à côté du dieu dorien et ionien Apollon, y représente la divinité chtonienne, présidant à la vie des âmes après la mort; ses compagnes, les Thyiades, partagent le Parnasse avec les Muses. Nous retrouverons d'ailleurs cette physionomie de Dionysos à l'autre extrémité du monde hellénique dans l'île de Crète, un des principaux centres religieux dont l'influence rayonna sur la Phocide, sur l'Attique, sur le Péloponnèse et la Grèce insulaire; Dionysos-Zagreus a bien des traits communs avec le Dionysos-Sabazius des Thraces et avec celui de Delphes.

Il nous faut maintenant étudier l'orgie dionysiaque ou bacchique qui est le trait le plus frappant de cette religion et le plus universel. Et, tout d'abord, distinguons l'orgie mythique des Ménades de l'époque légendaire, des pratiques consacrées par le culte à l'époque historique, distinction d'autant plus nécessaire que les arts plastiques et la littérature ont vulgarisé le type de la Ménade dont le sculpteur Scopas a fait une réalité aussi vivante que celles de l'histoire. Ce serait méconnaître toutes les conditions de la vie des femmes grecques que de les croire capables de ces dévergondages et de ces folies qu'on prête aux légendaires compagnes du dieu. Le caractère profondément religieux de l'orgie dionysiaque ressort de ce fait que les fidèles sont appelés Bacches (Bakcoi), prenant le nom du dieu comme en Thrace; ils sont unis par l'enthousiasme extatique qui les anime et en fait la chose du dieu qui les possède. Il est frappant que ce dieu masculin ait ainsi pour fanatiques des femmes, et c'est là encore un trait commun au dieu thrace et au dieu grec. L'appellation du dieu dans ce cas est Bacchus, nom que l'on rapproche de celui de Iacchus.

Dans ces fêtes, comme dans celles de Phrygie, résonnent les flûtes, les cymbales et les sonnettes. Elles ont lieu de nuit, ce qui les différencie profondément de celles des dieux Olympiens; les Ménades ou les Thyiades les éclairent de leurs torches. Un des actes les plus sauvages qu'on y accomplissait était de déchirer des animaux sauvages pour en manger la chair crue; en Crète, c'est un taureau que l'on se partage ainsi; dans les mystères-orphiques se conserva cette coutume de l'omophagie ( = consommation rituelle de viande crue). Dans plusieurs cas il apparaît que l'immolation de l'animal rachète un sacrifice humain qui fut la coutume primitive. Au temps de la guerre médique, trois prisonniers perses furent ainsi déchirés en l'honneur de Dionysos Omestès. Dans les légendes des Praetides, des Minyades, on voit les femmes furieuses déchirer des hommes. A Chios on a conservé le souvenir du cannibalisme; il est avéré que l'omophagie en est un dernier reste. C'est par une idée du même genre que les Ménades se vêtent de peaux d'animaux; les femmes à l'époque historique prennent des peaux de chèvres. La bassara, qui fait partie de leur costume hiératique et d'où vient le nom de Bassareus donné au dieu lydien, celui de Bassarides donné aux femmes, est une longue tunique peut-être ornée de peaux de renards. On se couronne de lierre. Les fêtes orgiaques sont annuelles.

L'origine et la signification profonde de l'orgiasme dionysiaque ont été souvent recherchées. Les mythologues du XIXe siècle déclarent qu'elles expriment un sentiment de la vie de la nature, de la vie végétale surtout, avec ses alternances de fécondité et de stérilité, de joie et de douleur. Cela paraît peu soutenable, car le contraste entre les deux séries de manifestations, qui est si marqué dans la nature, ne l'est pas dans ces fêtes extatiques; elles diffèrent totalement de celles du culte d'Adonis; le symbolisme avec son omophagie ne paraît nullement se rapporter à ces phénomènes réguliers de la vie naturelle. Il faut donc chercher une autre interprétation. On a retrouvé non seulement en Phrygie, mais chez toutes les populations indoeuropéennes de l'Europe septentrionale, des faits comparables à ceux de l'orgie bacchique, course aux flambeaux, aux sons d'une musique bruyante accompagnée de cris et de manifestations extatiques (Mannhardt,  Wald und Feld külte, t. I, pp. 534 et suiv.). Ces fêtes ont, comme celles dont nous nous occupons, un caractère essentiellement rustique et agraire. L'idée dominante paraît être celle d'une action violente exercée d'accord avec ou à l'encontre des forces naturelles; l'excitation des manifestants finit par leur faire apercevoir les démons ou les esprits qui y président et les mettre en quelque sorte en contact, en communion avec eux. L'orgie bacchique aurait eu le même caractère; elle n'aurait pas eu pour objet de représenter un fait accompli, de se réjouir de la naissance ou de déplorer la mort du dieu de la végétation, mais plutôt d'exercer une sorte d'action magique, une sorcellerie, afin d'obtenir la fertilité dans l'année à venir. Les Ménades étaient les nourrices du dieu, celles qui lui donnent la vie et la force; les femmes sont censées jouer ce rôle dans le culte, pour favoriser la végétation commençante. Dans l'extase où elles se plongent elles croient participer à la puissance du dieu, faire jaillir de terre des sources d'eau, de vin, de lait, de miel; elles vivent en communion avec les bêtes des bois; elles s'enroulent des serpents autour de la taille; elles vivent de la libre vie de la nature comme les esprits qu'elles veulent conjurer, et dans l'extase elles se croient les égales des Nymphes. La grande fête des Thyiades, la fête nocturne des flambeaux, se célèbre en hiver pour éveiller l'enfant divin dans son berceau, pour provoquer l'éveil de la nature vivante; c'est dans la croyance des dévotes une action réelle, efficace, nullement une représentation mimique. Les cris poussés par les Bacches sont des appels. Toute cette partie essentielle de la religion dionysiaque a donc le caractère de conjuration la religion y côtoie la magie, comme cette extase est voisine de la divination prophétique, et c'est par ces idées spiritualistes et la connexion de tous ces éléments auxquels le mysticisme superposa une philosophie, que, plus que toute autre dans le monde hellénique, la religion dionysiaque a l'allure d'une religion complète, comparable aux religions plus modernes.

Dionysos est par excellence le dieu magicien ou thaumaturge; lui-même manifeste continuellement sa puissance par des miracles; on sait comment il revêt successivement les formes les plus variées; au moment de sa naissance, dans son enfance, on lui attribue une série de prodiges. L'inspiration prophétique qu'il communique à ses adorateurs, il la possède naturellement au plus haut degré; mais il n'est pas seulement devin; il est aussi médecin, guérit les corps comme les âmes, par l'action des charmes, par l'incubation, par les rites purificatoires; ceux-ci tiennent une large place dans les rites dionysiaques; on purifie par le feu, par l'eau, par l'air en employant le van ou la balançoire (aiwra).

Bien plus que les autres dieux helléniques, Dionysos eut ses fidèles, ses fanatiques qui répandirent partout son culte; mais, en raison de la tolérance de ces populations, cette religion plus récente s'associa aux autres sans les déraciner. Un concours qui faillit être décisif lui fut apporté par l'orphisme qui développa le mythe de Zagreus. Ce mythe est fondé sur le cannibalisme dont nous avons signalé des traces. Dans la théologie orphique, Zagreus est un Dionysos préexistant; fils de Zeus et de Perséphone, il est tué par les Titans, mis en pièces et dévoré; le coeur est mangé par Zeus ou par Sémélé, et de là renaît le dieu sous l'espèce de Dionysos. Zagreus est souvent représenté sous la forme d'un taureau, et dans le culte l'immolation d'un taureau symbolise cette légende. La notion d'un dieu qui meurt et ressuscite, notion qui eut dans le christianisme une si grande fortune, se retrouve sous plusieurs formes dans les mythes dionysiaques. A Delphes, où l'on montrait le tombeau de Dionysos sous l'omphalos ou le trépied, on offrait chaque année au solstice d'hiver un sacrifice secret la nuit ou les Thyiades allaient sur le Parnasse réveiller Dionysos Licnitès, le nouveau-né porté sur un van. Dans beaucoup de légendes le dieu qui allait ressusciter était représenté comme victime de Lycurgue ou de Persée. En Argolide, à Lerne, où se célébraient des mystères importants, Dionysos était censé avoir trouvé la mort dans une guerre contre Persée, le héros solaire. Jeté dans le lac Alcyonien, on l'y évoquait la nuit des mystères du fond des régions infernales où il était censé gouverner les morts. On atténua ce récit en parlant seulement d'une descente du dieu aux enfers; il s'y serait rendu pour chercher sa mère Sémélé qu'il ramena victorieusement et conduisit à l'Olympe. À Delphes, les Thyiades commémoraient cette descente aux enfers par une fête cyclique célébrée tous les neuf ans.

Ces mythes se rattachent étroitement à la conception du Dionysos mystique. Celle-ci est très ancienne puisque les fêtes Triétériques du Cithéron et du Parnasse avaient un caractère secret, grâce à l'exclusion des hommes; ceux qui y prenaient part se croyaient inspirés par l'esprit divin; des rites purificatoires les précédaient; il y avait donc une véritable initiation, comparable à celle d'Eleusis ou de Samothrace. Ces fêtes nocturnes furent le point de départ du culte mystique de Dionysos. Celui-ci se développa en Attique. Il résulta de l'association qui se produisit entre les divinités agraires Dionysos et Déméter, le dieu devenant le compagnon, l'amant ou l'époux de la déesse. La transformation résulta de ce qu'il fut alors assimilé à Hadès; il devint le dieu chtonien, le roi des morts. Sa mort et sa résurrection périodiques le préparaient à ce rôle, plus encore que son caractère de dieu de la production végétale dont il sera question tout à l'heure. Il est certain d'ailleurs que, sous les noms de Sabazius, de Zagreus, d'Isodaetès, il avait déjà une situation de ce genre. Les Orphiques et avec eux Eschyle font de Zagreus le Zeus des morts, époux de , le grand chasseur qui atteint tôt ou tard les mortels. Ses fêtes nocturnes se prêtaient bien à cette conception; le spiritualisme de sa religion faisait tout naturellement de lui le dieu des âmes, celui qui les délivre après la mort, d'où les épithètes de Sauveur, Libérateur. Ces idées se présentent en effet sous un double aspect qui répond bien au double caractère sanglant et joyeux, funèbre et gai des fêtes dionysiaques; il est à la fois le dieu de la lumière et des ténèbres, de la vérité révélée et de l'erreur, de la mort et de la guérison.

Ce Dionysos mystique pénètre dans les mystères d'Eleusis et les modifie profondément; on le retrouve dans les mystères dérivés de Phlionte, de Lerne, dans ceux de l'Italie méridionale, dans les associations libres, les thiases et les orgéones auxquelles on se fait affilier après initiation; l'emblème le plus usuel est le ciste mystique avec le serpent. Graduellement Dionysos se substitue à Pluton ou Hadès et, à mesure que prévalent les idées spiritualistes sur la vie après la mort, il devient le dieu chtonien par excellence, le dieu des morts; sa légende fournit la plupart des sujets représentés sur les sarcophages. Dans ce rôle Dionysos est associé régulièrement à Déméter ou plutôt aux deux déesses Déméter et Coré. On l'identifie avec le jeune Iacchus d'Eleusis, l'enfant de Déméter; il devient ainsi l'époux de Perséphone-Coré, résidant avec elle dans les enfers en hiver, remontant sur la terre au printemps. On forme un couple d'enfants de Déméter, Coros et Cora, qui deviendront Liber et Libera. Mais l'évolution du dogme continue. Iaccchus est identifié avec Zagreus, si important dans la théologie orphique; on lui attribue sa passion, sa mort et sa résurrection. On emprunte aux Orientaux l'idée d'un dieu qui s'engendre lui-même et reparaît dans une nouvelle génération après avoir traversé le sein d'une déesse, à la fois ainsi son épouse et sa mère, idée qui était la source de la légende phrygienne de la naissance de Sabazius. lacchus est alors le fils de Coré et de Dionysos-Hadès. On arrive à une dualité de conception bizarre. Dionysos est dans les Petits Mystères, dans les Anthestéries, le mari de Coré; dans les Grands-Mystères, il est son fils. De même que Déméter et Coré sont un dédoublement d'une divinité unique, mère et fille, de même le Dionysos infernal se dédouble en un père et un fils, et l'on rapproche cette idée de celle de sa double naissance. On retrouve cette conception à Cyzique où la nymphe Aura tient la place de Coré.

« Cette idée mystique d'un Dionysos qui s'engendre lui-même, d'un double Bacchus dont les deux formes extérieurement distinctes se résolvent en une unité fondamentale, a exercé sur les monuments de l'art, dit Lenormant, une influence considérable. On ne saurait méconnaître que, dans la pensée qui a inspiré un certain nombre de représentations, le Dionysos barbu de l'ancien type n'ait été envisagé comme étant avec le Dionysos imberbe et juvénile dans une relation de père à fils. De là les monuments ou l'on voit simultanément les deux Bacchus, le barbu et l'imberbe, le second le plus souvent dans un des actes de sa vie, le premier comme l'idole d'un dieu plus ancien, ou bien ceux où les masques des deux types sont réunis. Ce n'est pas non plus sans une raison analogue que dans tant de localités de la Grèce on conservait dans le même temple deux images différentes de Dionysos, ou bien que l'on adorait deux formes différentes du dieu (Les représentations de Dionysos). » 
Mais nous ne sommes pas au bout des raffinements du mysticisme. A Patras, on trouve non plus deux mais trois Dionysos, lesquels dans les hymnes orphiques président aux trois saisons. Nous évoquerons ailleurs la théologie orphique, où domine Dionysos qui en est le dieu suprême; ces conceptions subtiles n'eurent que peu d'effet sur la culte et sur les légendes locales.

Avant de passer à l'étude de la religion dionysiaque en Italie, nous finirons d'exposer le rôle du dieu en Grèce où il est non moins une divinité agraire qu'une divinité spiritualiste et mystique. Dionysos est un dieu de la fécondité végétale productive des fleurs et des fruits, d'où l'épithète de fythkomos; celle de Dendritès exprime la protection spéciale qu'il donne aux arbres fruitiers, et la fête des Dendrophories la manifeste; on en parle encore spécialement comme dieu des figuiers et des pommiers; plusieurs de ses amantes ont des noms d'arbres, Karya, Althaea. Mais Dionysos est exclusivement le dieu de la végétation agreste ou arborescente des bois, des vergers et des vignes; il n'empiète en rien sur les attributions de Déméter qui protège les champs labourés. L'accord qui s'établit entre les deux cultes et aboutit à une véritable fusion dans les mystères, résulte de cette communauté de caractère et de ce partage de fonctions nettement défini. On n'en pourrait guère citer d'aussi précis dans le reste de la mythologie grecque. La confusion se fit d'ailleurs plus tard. Présidant à la fécondité de la terre, Dionysos est le dieu de l'humidité chaude qui y favorise la vie; on lui donne pour nourrices les Hyades pluvieuses, on l'appelle Hyes, Hyeus, sa mère Hyié. On place souvent ses temples dans les marais; on lui consacre des sources; son serviteur Silène fut primitivement un dieu des fontaines. A cet égard, il est associé à Poseidon dans la fête des Protrygaea, célébrée avant les vendanges.

Par une extension qui se comprend aisément, il devient le dieu de la génération; le phallus est son symbole; on le porte à ses fêtes, comme à celles de l'ancien Hermès; on le promène à travers les champs dans les Dionysies rurales; aux Grandes Dionysies les colonies athéniennes en font hommage à la métropole; les surnoms de Phallen, Priape, Orthos, Enorchès, se réfèrent à ce caractère du dieu; on lui donne pour compagnon Phalès. Il est assez vraisemblable que le culte du démon de la génération était primitivement distinct et fut subordonné à celui de Dionysos ou absorbé; Priape ne se confond pas tout à fait avec le grand dieu.

Parmi les caractères de Dionysos, dieu de la végétation, le plus populaire de beaucoup, celui qui lui imprime sa physionomie, c'est qu'il est le dieu du vin. Le raisin est le fruit de Dionysos par excellence; un grand nombre des héros et des personnages secondaires groupés autour de lui portent des noms significatifs symbolisant le vin, la grappe, le cep de vigne, le vin pur (Oeneus, Staphylos, Ampelos, Acratos); parmi les Ménades on nomme Méthé l'ivresse, Oinanthé la vigne en fleurs. Dionysos est devenu d'autant plus le dieu du vin que l'ivresse matérielle procurée par la liqueur est fréquemment le support de l'extase dans laquelle il plonge ses fidèles, le moyen d'action le plus puissant dont il dispose. Il faut cependant se garder avec soin de confondre les deux états : l'état d'âme où le dieu élève ses adorateurs et l'état physique produit par le vin; cette confusion qui s'est faite constamment, est favorisée par le sens donné maintenant aux mots orgie bacchique. A l'origine, Dionysos n'est pas le dieu du vin, il le devint de bonne heure et en cette qualité comme en celle de dieu agraire il est censé présider à des fêtes, à des banquets comme ceux des Théodaisies crétoises et des Dionysies de Tarente où l'on abuse largement de sa liqueur; les artistes l'ont représenté comme en étant la première victime, mais ces excès doivent être soigneusement distingués des fêtes religieuses où souffle l'esprit divin; dans celle-ci les phénomènes nerveux jouent le plus grand rôle.
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Cortège de Dionysos.
Le cortège de Dionysos. Silène ouvre la marche, couche ivre sur son char; derrière lui, un 
choeur dansant de ménades et de satyres; enfin, sur un char traîné par des Centaures, Dionysos. (Bas-relief de sarcophage. Musée national de Naples).
Cortège de Dionysos (détails).

Dionysos est un dieu joyeux et bienfaisant, et une foule d'épithètes s'appliquent à ce caractère; la principale est celle de Meilicios; il apprivoise les bêtes féroces, attelle à son char les lions et les panthères, traîne à sa suite tous les esprits et les démons des forêts et de la nature agreste. Créateur et distributeur des richesses, il est un des auteurs de la civilisation, instigateur du commerce, maître et législateur des cités. Il préside aux progrès de la démocratie. A Athènes, celle-ci donna à sa religion et à ses fêtes une importance nouvelle et exceptionnelle, de même à Erétrie. Ces traits lui sont communs avec Déméter qui a quelque peu déteint sur lui; il a même fini par absorber le demi-dieu Triptolème et être regardé sur bien des points comme l'inventeur de la culture, non seulement de la vigne, mais des céréales, du labourage.

Dionysos, dans la vie qu'il mène en dehors de l'Olympe, auquel il demeure étranger, est rarement seul. Il est accompagné du nombreux cortège de divinités secondaires qui forme son thiase. Au premier rang figurent les Ménades dont nous avons déjà parlé; elles représentent dans la légende divine les femmes qui viennent dans leurs fêtes conjurer les démons naturels. Les Satyres y correspondent aux danseurs qui forment les choeurs dans les fêtes agraires; prototypes des bergers vêtus de peaux de chèvres, les Satyres sont dépeints comme des êtres semi-bestiaux, plus près des boucs que des humains. Silène, dont on fit le père nourricier de Dionysos, est un démon des sources, proche parent des Naïades, qui furent les nourrices du dieu; il a comme celui-ci la puissance divinatoire. Les Centaures ont été introduits dans le thiase à côté de ces autres êtres démoniaques dont on explique la sauvagerie et la subordination par l'ivresse. Pan ou les Pans ont été naturellement adjoints au dieu des forêts. A toute la conception du thiase préside d'ailleurs cette notion que Dionysos exerce une domination sur les âmes, sur les esprits. C'est la même qui en fera ensuite le dieu des morts. On lui associe souvent Hécate avec son cortège d'esprits nocturnes.

Les rapports de Dionysos avec les autres divinités helléniques sont assez complexes. Nous avons dit comment l'antagonisme fondamental entre son culte et celui d'Apollon finit par une association étroite à Delphes, d'où elle se généralisa dans toute la Grèce. Nous avons signalé les rapports avec Poseidon. Dans un grand nombre de lieux Dionysos est associé à Aphrodite dans les sacrifices, probablement afin de réunir les deux divinités de la génération. Eros est annexé au cortège de Dionysos et on lui donne des attributs bacchiques : une grappe de raisin, un vase de vin, pour monture un lion ou un Centaure. Dionysos est également associé aux Charites et aux Heures. En revanche l'inimitié que lui témoignait Héra dans la légende se traduit dans le culte. A Athènes et dans les villes qui subirent son influence, Dionysos et Athéna sont liés d'une amitié solide; la déesse l'a protégé dans son enfance; dans les fêtes dionysiaques, en lui fait une large place. Dionysos, considéré comme un héros et conquérant mythique, a été rapproché d'Héraclès; il est comme lui fils d'une mortelle et s'est par ses exploits élevé à la condition divine; plus tard on les associe dans les banquets lorsque les auteurs comiques ont fait du fils d'Alcmène un joyeux buveur. Il a déjà été question de la combinaison des cultes de Dionysos et de Déméter et de l'assimilation du dieu avec Hadès. (A.-M. B.).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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