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Didon

Le nom de la reine qui, selon la légende, fonda Carthage est devenu célèbre dans le monde latin, grâce à la poésie romaine qui l'a associé au récit des origines de Rome. Avant Virgile, sa signification était beaucoup plus obscure et il est possible que, sans l'Enéide, il fût à peu près demeuré inconnu du monde moderne, sans frapper beaucoup l'attention même de l'Antiquité. L'historien Timée, auteur d'un grand nombre de fables sur les origines des peuples méditerranéens a, le premier, raconté ses aventures; mais de ce récit il ne reste que des fragments. C'est chez Justin qu'il en faut surprendre l'écho; les commentateurs de Virgile on ses imitateurs ont fourni le reste. 
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Didon.
Didon, par William Hamilton (XVIIIe s.).

Didon ou Elissa. (elle portait l'un et l'autre nom) était fille de Mutto ou Mutgo, roi de Tyr; quand le père mourut, l'héritage de la royauté passa à Pygmalion, son fils. Quant à Elissa, d'une rare beauté, elle épousa Sicharbas (le Sichaeus de Virgile, Acerbas chez Justin), prêtre d'Hercule, et, à ce titre, le personnage le plus important après le roi. Ce Sicharbas possédait d'immenses trésors, cachés dans des retraites connues de lui seul; Pygmalion le fit mourir afin de s'en emparer, comptant sur la connivence d'Elissa, sa soeur. Celle-ci conçut, au contraire, une haine violente contre le meurtrier; elle conspira contre lui en secret, réussit à préparer sa fuite sur des navires avec les trésors de Sicharbas et emmena avec elle, par la persuasion et par la ruse, un nombre assez considérable de Tyriens des meilleures familles. Les fugitifs, que Pygmalion averti par un oracle renonça à poursuivre, abordèrent d'abord à Chypre ; là ils réussirent à décider un prêtre de Junon (et non de Jupiter comme dit Justin) à faire route avec eux et enlevèrent de l'île une cinquantaine de jeunes filles qui, comme les Sabines à Rome, allaient fournir le noyau d'une nation nouvelle.

On aborda sur les côtes de l'Afrique et on entra en relation avec les indigènes. Didon sollicita d'eux autant de terre que pouvait en contenir la peau d'un bœuf. Requête d'apparence bien modeste, mais elle découpa cette peau en fines lanières, qui lui permirent de circonscrire un vaste périmètre. L'emplacement obtenu, grâce à ce subterfuge, devint celui d'une bourgade appelée Byrsa; la bourgade ne tarda pas à s'étendre et reçut le nom de Carthage, Byrsa restant celui de l'acropole. C'est alors que Jarbas, roi des Maxitaniens qui formaient une peuplade puissante sur les confins de la ville, demanda Didon en mariage, menaçant, en cas de refus, d'exterminer les nouveaux venus. La reine voulait avant tout sauver son peuple; elle engagea sa promesse à Jarbas; mais, à l'expiration du délai obtenu, elle monta sur un bûcher préparé par ses soins et s'y perça d'un poignard, afin de rester fidèle à la mémoire de son premier époux.

Telle est la légende primitive; le peuple romain n'y entre pour rien. C'est après les guerres puniques que les poètes et les annalistes de Rome avisèrent à mettre en relation les origines des deux empires. Il semble que ce soit Naevius à qui revienne l'honneur de faire débarquer sur les côtes de Carthage Enée, dans son voyage de Troie vers l'Hespérie, et de mettre à son compte quelques-unes des aventures que Timée racontait de Jarbas. ll fut suivi par Virgile qui s'inspira en outre des Argonautiques d'Apollonius chantant les amours de Jason et de Médée. A cette seconde forme de la légende qui effaça la première, Naevius et Virgile mêlèrent le personnage d'Anna, dont ils firent une soeur de Didon en même temps que sa conseillère. Ovide trouva le moyen de faire aborder celle-ci plus tard sur les rives de l'Italie et de l'identifier avec une ancienne divinité romaine, Anna Perenna. Ce sont là des inventions toutes personnelles qui ne paraissent avoir eu aucune racine dans la légende religieuse de Carthage, encore moins dans la légende historique.

Dans cette ville, Didon-Elissa fut vénérée, jusqu'au dernier jour, comme une divinité, et il est probable qu'elle y était également considérée comme la première reine et la fondatrice; mais il est douteux que cette partie de la légende y ait jamais eu un fondement historique. On s'accorde généralement à considérer Didon-Elissa comme une variante de la personnalité mythique d'Astarté,la divinité principale des Phéniciens. Sa légende se fondit, dans les parages méditerranéens, avec celle de l'Aphrodité des Grecs, de la Vénus du mont Eryx et aussi de la Vénus de Lavinium, qui, aux temps de la seconde guerre punique, était déjà considérée comme la mère d'Enée, ancêtre de la nation romaine. 

Quand Carthage, sous l'Empire, retrouva un moment de prospérité, le culte de Didon-Astarté revint en honneur; on la vénérait sous le vocable de virgo Coelestis, comme la puissance féminine qui personnifie la voûte céleste, et commande aux astres et au tonnerre; elle était confondue tantôt avec Diane, tantôt avec Junon, tantôt aussi avec Cybèle et Vénus-Uranie. L'Antiquité déjà s'était rendu compte du subterfuge des poètes romains qui avaient altéré la véritable nature de Didon-Elissa. Mais le charme de Virgile racontant ses amours avec Enée est si séduisant que les spécialistes seuls en connaissent aujourd'hui une autre. (J.-A. Hild).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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