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La chasse Proserpine

La chasse Proserpine, Chéserquine ou Harpine est une légende du cycle des chasses fantastiques, qui appartient aux traditions populaires de plusieurs régions. On raconte qu'on ne la voit, on ne l'entend guère qu'une fois en vie d'homme.

Ce nom de Proserpine, analogue latin de la Perséphone des Grecs, rappelle les racines très anciennes des chasses nocturnes menées par des entités fantastiques. Une sombre et plaintive divinité, la reine des ombres, de la chasse et de la nuit. Ainsi les auteurs grecs parlent-ils d'Hécate ou de Perséphone, qui apparaissait le soir aux carrefours des forêts, accompagnée de ses chiens hurlants; et, ils ajoutent qu'à cause des fureurs lamentables auxquelles elle s'abandonnait alors, on l'avait surnommée Brimo ( = la rugissante).

Souvent aussi la redoutable déesse commandait une troupe de fantômes à laquelle des vivants se sont parfois imprudemment mêlés. Mais cette communication était réputée impure Plutarque (De superstitione) rapporte que, lorsqu'on avait été de nuit avec Proserpine et en sa danse, on se faisait plonger, par une vieille femme, la première venue, dans l'eau de la mer, afin d'être purifié par ce moyen. Déjà, dans cette tradition ancienne, plane, sur la bande infernale, l'idée d'anathème et de malédiction que le Moyen-âge devait développer sous une formule plus saisissante.

Hécate, sous les noms de Diane et de Nocticula ( = la lune), est demeurée le démon chef de certaines compagnies de femmes, sorcières et vampires, qui se plaisaient à parcourir les airs à cheval pendant la nuit. En plusieurs endroits, et notamment en Basse-Normandie, on évoquait naguère encore la chasse Proserpine ou Chéserquine, cette dernière dénomination n'étant sans doute qu'une altération de la première. 

On évoque aussi dans la région une Chasse Harpine, en référence au au surnom insultant de Mère Harpine attribué dans ce cas au démon-femme qui conduit la bande infernale. (Harpin est une qualification employée populairement en Normandie pour désigner un homme avare et méchant. Harpine pourrait encore venir de harpie, femme criarde et acariâtre). Quoi qu'il en soit, cette dénomination doit être confondue avec celle de Proserpine ou Chéserquine. La preuve qu'elles s'appliquent toutes les trois au même personnage, existe dans l'identité des traditions qui se débitent au sujet de chacune d'elles.

Mère Harpine, comme les Goules de l'Orient, se nourrit, ainsi que ses associés, des corps morts qu'ils ont déterrés pour leurs provisions et qu'ils promènent dans les airs, et si quelqu'un, étant à la maison, a l'imprudence de s'écrier : « Part en la chasse! » on lui jette aussitôt par la cheminée un lambeau de cadavre. C'est là, en effet, le gibier que l'infâme sorcière allait déterrer dans les cimetières, pour en repaître sa bande maudite et assaisonner l'ennui d'une oisive et fatigante excursion.

Un jeune paysan du Berry ayant proféré le même souhait, vit choir dans l'âtre un tronçon de chair humaine à demi putréfié.

Dans le Bourbonnais, une voix répondit à une semblable demande : « Voici ta part! » et soudain un bras ensanglanté vint s'abattre sur le foyer, près de l'homme. 

En Saintonge, il tombait parfois d'en haut une cuisse de chevreuil, une grillade de cheval, un quartier de bouc, nais aussi quelquefois des débris humains. Un bûcheron des Ardennes, que la chasse empêchait de dormir, ouvrit la porte de sa hutte et cria:

« Au moins, chasseur, apporte-moi demain la moitié de ta chasse! »
Il alla se recoucher; le matin il se leva sans penser à ce qu'il avait dit la nuit; mais au moment où il prenait sa cognée pour se rendre à son travail, sa porte s'ouvrit et une main invisible lança dans sa hutte un enfant mort-né. Et depuis ce jour, il y eut au village de Braux un enfant mort-né chaque fois que le chasseur mystérieux fit une battue dans le bois.

En Normandie, un villageois ayant fait la même demande pendant que le cortège de Proserpine traversait bruyamment les airs, vit le lendemain une moitié d'homme accrochée à sa porte. Il alla au plus vite le jeter à la rivière; mais à peine était-il de retour qu'il trouva la venaison infernale suspendue à la même place. L'imprudent sent redoubler sa terreur et avec elle un pressant besoin d'en finir avec ce don fatal. Un nouveau transfert à la rivière n'a pas plus de succès que premier. Le malheureux s'aigrit, s'exaspère : il recommence vingt fois, cent fois, le même voyage, sans s'arrêter à raisonner sur sa folie et l'inutilité de ses efforts; une persévérance implacable ramène toujours le fatal cadavre à la place assignée. A la fin, poussé à bout de lassitude, de désespoir, le pauvre villageois se voit contraint de laisser le gibier infernal suspendu à sa maison, comme un indice de ralliement pour les esprits malfaisants. Cependant, au moment où il s'y attendait le moins, c'est-à-dire neuf jours après sa mésaventure, Proserpine vint reprendre elle-même son présent dédaigné, suivant l'habitude qu'elle avait d'agir ainsi.

Un paysan du Morvan qui avait, malgré lui, assisté à la chasse au milieu d'un bois, entendit, quand elle fut finie, une voix qui lui criait : « Tu as été à la peine, voici ta part de plaisir », et la moitié d'un corps de femme tomba dans sa charrette.

Dans le Poitou, l'imprudent qui réclamait une part pouvait recevoir sur la tête un des membres de ceux qui composaient la chasse. Dans la même région, on racontait qu'il fallait bien se garder de tirer sur le sinistre cortège, même avec une balle bénite; un chasseur  l'ayant fait, vit choir à ses pieds une grosse bête, mais après il entendit une voix qui lui criait : « Rends-moi ma chasse! » .

La Proserpine signale les calamités extraordinaires. Se montrant en France au temps de Robespierre, elle lâcha sur le monde ce qui fut appelé la « Grande Peur », frayeur paysane qui affola les campagnes. En Allemagne, elle présagea les batailles de Leipzig et de Waterloo

Fréquemment les conteurs du Moyen âge confondent Hérodiade (La chasse d'Hérode) et Proserpine : les appelant tantôt la fille, tantôt la femme au Grand Diable, lequel, pour mieux emplir son odieux royaume, envoyait sa femelle pratiquer sur terre ses arts redoutables, afin d'induire les pauvres humains en fornication et les faire tomber en péché mortel. (P. Sébillot / A. de Chesnel / A. Bosquet).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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