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Cadmile

Cadmile, Casmile et Camile, tantôt avec un, tantôt avec deux L, est ce quatrième personnage que l'on voit figurer au bout des triades cabiriques. Peu d'auteurs (Voy. Phérécyde dans Strabon  livre X, ou les Fragments de Phérécyde; et Mnaséas) connaissent ce quatrième personnage, et parmi ceux qui en parlent, plusieurs lui donnent d'autres noms (Gigon et Hermès). Ces divergences ne doivent en rien nous étonner. Tous les auteurs ne furent pas initiés aux mystères de Samothrace, et les initiés eux-mêmes n'étaient admis que peu à peu à la connaissance de la vérité totale. D'ailleurs, à côté de la vraie doctrine, devaient s'élever des opinions erronées, sinon sur les noms des divinités, du moins sur les équivalents populaires qu'on pouvait leur substituer. 

Heureusement, ici, les variantes mêmes nous mettent sur la voie du système orthodoxe. Gigon, le plus souvent assimilé à Héraclès, est, comme on sait, un dieu rieur et moqueur, un Cabires dansant, un génie aphrodisiaque favorisant et célébrant l'union des deux Axiocerses. Cadmile (que même quelquefois on nomme par syncope Cadme, Kadmos) est bien certainement le même qu'Hermès. Or, à chaque instant, les mythographes de l'Antiquité parlent d'un Hermès ithyphallique qu'ils mettent en rapport tantôt avec la Lune, tantôt avec Aphrodite, toutes divinités qui  ont été confondues avec la déesse Axiocerse. Il est clair que cet Hermès ithyphallique est bien, au fond, le même que Gigon, quoique accessoirement se trouvent quelques différences. Quant à la difficulté que semble présenter le rapprochement d'Héraclès et d'Hermès dans cette hypothèse, elle n'est qu'apparente. 

D'abord Héraclès, dieu-soleil, l'Axiocerse mâle se réjouit en lui; Héraclès est donc la joie d'Axiocerse générateur, le génie aphrodisiaque qui applaudit à l'hymen d'Axiocerse. De plus, Cadmile, semble-t-il, figurait deux fois dans l'hebdomade ou ogdoade cabirique : la première, il est l'acolyte des Cabires en tant que lumineux et appartenant à la sphère supérieure (Axiéros-Héphaistos, Axiocerse-Arès, Axiocerse-Aphrodite); la deuxième, il assiste les Cabires en tant que dieux de la région sombre (Axiéros-Déméter, Axiocerse-Hadès, Axiocerse-Perséphone). Dans les deux cas il est bien Hermès; mais il peut céder son rôle dans le monde supérieur à un être brillant et fort par excellence, à Héraclès, à Dionysos, à Apollon. Il est bien Hermès, mais c'est à la suite de la première triade qu'il mérite par excellence le nom d'ithyphallique; aux enfers ce n'est plus que le phalle inanimé et privé de sa force génératrice. 

Dans l'un et l'autre cas, la triade cabirique apparaît inséparable d'un dieu son ministre, son suivant. Ce dieu peut être considéré sous des faces diverses par les philosophes, par les prêtres, par le peuple. Pour les philosophes, ce sera le Démiurge se contemplant avec satisfaction dans son ouvrage accompli, et souriant à la création à l'instant ou la lutte et l'union des forces contraires produisent, hors des profondeurs de l'être, le monde éclatant d'une harmonieuse beauté; ou bien ce sera l'intelligence incarnée, servant les dieux démiurges aux différents degrés de la cosmogonie. Pour le peuple , il n'y verra que l'amour. Et peut-être les prêtres, en le décomposant, y distingueront-ils le désir et la copulation. Dans ce dernier cas, le ministre des dieux assume un rang plus élevé et semble, tant virtuellement que chronologiquement, audessus des deux déités qui s'unissent. Chronologiquement, et en tant que désir, il les précède; logiquement, et dans les deux sens, il les contient, car tout désir suppose et l'être qui désire et l'objet désiré, toute copulation deux êtres qui s'unissent. 

Aussi une des exégèses de la doctrine dont celle de Samothrace est un reflet, met-elle Hermès ithyphallique en rapport avec Perséphone-lune, à laquelle il veut faire violence (Plutarque, Isis et Osiris). Dans cette aventure allégorique que ne voit-on pas? Pour Plutarque, c'est Mercure-planète-principe ou intelligence solaire, produisant dans la lune, lors de la conjonction de celle-ci avec lui, la régularité et les justes proportions que nous admirons dans cet astre; pour Porphyre, c'est l'alliance des deux principes, solaire et lunaire, l'un fécondant et intelligent, l'autre recevant en même temps fécondité et raison formatrice; pour Proclus, c'est la forme et la matière, la matière qui, stérile par elle-même, est domtée et disciplinée par la forme, la forme qui, tombant sur la matière, devient la réalité même, le principe fécondant incarné, la loi visible et tangible. Conclusion : Cadmile est le « dieu médiateur qui met en communication le ciel et la terre, le monde des corps et le monde des esprits, et par là conduit à fin l'oeuvre de la création universelle » (Creuzer). 

Et pour exprimer enfin dans toute sa latitude et tout son vague la conception samothraco-alexandrine, admis que toute spécialité dans le monde, et que le monde lui-même, comme universalité unique, naît de la commixtion de deux principes, l'un mâle et l'autre femelle, quelque soient ces deux principes, Cadmile est tout rapport entre ces principes : en conséquence, il est la commixtion même, l'affinité ou amour, loi que réalisent la commixtion, l'intelligence et la volonté, puisque l'acte semble supposer ces deux phénomènes, enfin, l'instrument à l'aide duquel de l'affinité, rapport intelligible ou loi, on passe à la commixtlon, rapport visible ou fait. Dans l'usage vulgaire, Cadmile devient le phalle. 

Récapitulons à présent, en laissant de côté toute explication transcendantale. Cadmile loi, rapport, instrument, Cadmile intelligence, amour et phalle, Cadmile perpétuellement décomposable en deux rôles, est tour à tour 1° dieu subalterne, et simple servant des Cabires, dieu suprême; 2° dieu sans épouse, dieu époux; 3° dieu ministre de la triade lumineuse, dieu ministre de la triade ténébreuse, en d'autres termes, ithyphalle et simple phalle, ministre rieur et ministre grave, Héraclès et Hermès, Gigon et Cadmile proprement dit. Des trois statues de Scopas, il est probable que Pothos était Cadmile. Si les trois statues que Pausanias (liv. I, ch. 43) attribue à ce célèbre statuaire sont les mêmes que celles de Pline, indubitablement c'est encore dans Pothos qu'il faut retrouver Cadmile, quoique primitivement Creuzer ait penché pour Erôs. Il est vrai que les deux mots se rapprochent par le sens (Erôs = amour, Pothos = désir passionné). 

Le nom de, Cadmile passa dans l'Italie, et la religion étrusco-romaine, dans laquelle se retrouvent tant d'analogies avec les rites religieux de Samothrace, employait
sous ce titre (Camilli, Camilae), comme appariteurs et assistants des prêtres, nombre de jeunes gens et de jeunes filles de naissance libre. Les premiers devaient ne pas avoir passe l'âge de puberté; les jeunes filles étaient admises jusqu'au temps de leur mariage (Denys d'Halicarnasse). Dans les cérémonies du mariage, le Camile portait un vase couvert nommé Comère (-um ou -a), qui renfermait les bijoux de l'épouse et des jouets pour les enfants, ce qui nous ramène au rôle du jeune Cadmile pendant l'hymen des deux Axiocerses. Il est à noter que les prêtres pères de famille n'avaient pas de Camille. On devine aisément que le surnom de Camille, donne à une branche de la famille patricienne de Furius, faisait allusion a la dignité religieuse dont avait été revêtu dans l'enfance un de ses membres.  (M.).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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