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Selon la tradition
la plus accréditée, c'est vers le milieu du VIe
siècle avant notre ère que vécut le Bouddha, le fondateur
du bouddhisme. Il s'appelait de son nom Siddhârtha;
mais il est habituellement désigné par les surnoms de Sâkyamouni
et de Gautama (ou Gotama). La première de ces appellations est empruntée
à sa nationalité et au genre de vie qu'il adopta; la deuxième,
empruntée à sa famille, est un véritable nom patronymique.
Elles constituent l'une et l'autre ce que l'on peut appeler ses noms bouddhiques;
seulement les bouddhistes du Nord disent de préférence Sâkyamouni,
les bouddhistes du Sud Gautama. Et cette différence n'est pas la
seule; la tradition septentrionale et la tradition méridionale s'écartent
souvent l'une de l'autre; bien plus, une même tradition, celle du
Nord en particulier, n'est pas toujours d'accord avec elle-même;
elle admet plusieurs versions sur un même point. Afin de donner une
idée des différences selon les versions, et pour éviter
les redites, nous avons suivi principalement la tradition du Sud dans notre
Aperçu,
et nous développeront ici plus en détail une biographie basée
sur la tradition du Nord. Nous n'avons pas à discuter les
divergences et les contradictions qu'elles contiennent pour les ramener
à l'unité. Nous n'avons pas davantage à faire la part
du vrai et du faux dans les éléments de la biographie traditionnelle
du Bouddha, tout encombrée de mythes et
d'inventions légendaires. Nous allons simplement essayer de tracer
un tableau de sa longue carrière en rassemblant les traits caractéristiques
et les principaux faits recueillis par des biographes qui sont surtout
des panégyristes et des admirateurs, ou, pour mieux dire, des adorateurs.
Nous rangeons les matières sous certains intitulés qui, comme
on le verra plus tard, répondent presque tous aux divisions d'un
classement quasi-officiel.
Naissance.
Le Bouddha naquit dans le jardin Loumbint,
près de Kapilavastou, capitale du petit royaume des Sâkyas
situé au Nord de l'Inde ,
au pied de l'Himalaya; il était fils de Souddhodana,
roi du pays, et de Mâyâdevî qui mourut sept jours après
qu'il fût sorti de son sein par le côté droit sans la
blesser (il y était entré dix mois auparavant de la même
manière sous la forme d'un jeune éléphant blanc).
Brahma,
Indra
et d'autres personnages divins assistèrent à sa naissance
signalée par de nombreux prodiges. A peine venu au monde, il fit
sept pas dans les quatre directions cardinales, en s'annonçant comme
le destructeur de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Quatre fils
de rois vinrent au monde en même, temps que lui. Souddhodana fut
si heureux de la naissance de ce fils qu'il lui donna le nom de Siddhârtha
ou Sarvârthasiddha (tous voeux accomplis).
Education.
Le jeune prince fut élevé
par
sa tante Gautami Pradjâpati, soeur de sa mère, donnée
aussi comme une autre épouse du roi Souddhodana
et comme la mère du prince Nanda et de la princesse Rôupananda,
dont Siddhârtha était, par conséquent, le frère
consanguin. Le nouveau-né portait sur son corps, ainsi que les devins
le constatèrent, les trente-deux signes principaux et les quatre-vingts
signes secondaires, caractéristiques du grand homme, et qui présagent,
chez celui qui les possède, l'acquisition soit de la domination
universelle (roi tchakravatin) soit de la sagesse absolue (parfait et accompli
Bouddha).
Il donna, dans son enfance, des preuves étonnantes de précocité
et de supériorité, excellant dans tous les exercices du corps
et de l'esprit, sachant déjà tout ce qu'on voulait lui enseigner.
Ainsi lorsqu'il vint à l'école et que le maître voulut
lui apprendre à écrire, il fit l'énumération
de soixante-quatre espèces d'écriture
dont ce maître n'avait jamais entendu parler. Cette assertion relative
à un personnage qui n'a rien écrit paraîtrait bien
singulière si l'on ne savait quelle se trouve dans un livre relativement
récent. Tout enfant qu'il était, Siddhârtha se livrait
aux méditations les plus profondes, et des faits merveilleux annonçaient
en lui un être exceptionnel. Ainsi l'ombre de l'arbre
au pied duquel il s'absorbait dans l'extase ne se déplaçait
pas et le tenait constamment à l'abri du soleil.
Mariage et paternité.
Malgré toutes ces preuves de supériorité
qui devaient lui donner de grandes satisfactions, et semblaient lui présager
une carrière exceptionnellement brillante, une mélancolie
profonde, une insurmontable tristesse remplissait son âme et inquiétait
sa famille. Pour faire diversion à son chagrin, pour le tirer de
ce marasme, on eut l'idée de le marier. On lui fit épouser
la jeune Gopâ, fille du Sâkya Dandapâni. Mais, ici se
présente une difficulté. On cite encore comme épouses
de Siddhârtha, Yasodharâ et Outpalavarnâ, appelée
aussi Mridgadjâ. A-t-il eu trois épouses ou n'en eut-il qu'une
seule sous trois et même quatre noms différents? C'est un
point qui n'est pas bien éclairci. On parle aussi des soixante mille,
des quatre-vingt mille femmes de Siddhârtha. La fantaisie bouddhique
se complaît dans ces nombres extravagants; mais il n'y a rien d'étonnant
à ce qu'un prince indien ait eu trois ou quatre épouses.
La question est de savoir si les quatre noms ci-dessus désignent
trois femmes ou une seule. Elle reste indécise; le plus probable
est cependant que Siddhârtha n'eut qu'une seule épouse, Yasodharâ,
appelée aussi Gopâ et Outpalavarnâ ou Mrigadjâ.
Et c'est cette version que nous adoptons.
Le mariage ne calma pas le chagrin du prince;
il n'est même pas sûr qu'il ne l'ait pas augmenté. En
effet, l'union de Siddhârtha avec Yasodharâ fut longtemps inféconde;
et, lorsque, après dix ans de mariage, elle lui donna un fils, connu
sous le nom de Râhoula, le prince Siddhârtha avait déjà
pris l'existence en dégoût, et avait résolu de renoncer
à toutes les joies qu'elle peut donner. Aussi reçut-il avec
un profond chagrin la naissance de son fils, et ne vit-il, dans cet enfant
destiné à perpétuer sa dynastie, qu'un lien de plus
ajouté à tous ceux qu'il lui fallait briser. Mais sur ce
point encore, il y a des divergences. L'assertion d'après laquelle
la naissance de son fils l'aurait, pour un instant, fait renoncer à
son projet et rattaché au monde en est une des moindres. Voici qui
est plus grave : selon la tradition du Nord, ce n'est pas après
dix ans de mariage, c'est six années après la séparation
et l'éloignement des deux époux que Râhoula serait
né. Pour les Indiens, ceux d'autrefois surtout, un pareil accident
est facilement explicable; ils admettent sans peine une gestation merveilleuse
de plusieurs années. Du reste, une expérience décisive
mit à néant les interprétations fâcheuses. Yasodharâ,
désolée des soupçons qui pesaient sur elle, jeta dans
un étang son fils nouveau-né avec l'âne (selon une
autre version, avec une pierre) qui le portait l'animal et l'enfant surnagèrent.
Preuve évidente de la légitimité du fils de Siddhârtha!
Malgré cela, on comprend très bien que le prince ait eu des
doutes sur la fidélité de sa femme; et on a de sérieuses
raisons de le considérer comme n'ayant pas été heureux
en ménage. Ce serait certainement aller trop loin que d'attribuer
à ses infortunes conjugales le parti violent qu'il prit de renoncer
au monde; il est cependant permis de croire qu'elles n'y furent pas étrangères.
Mais, d'après la tradition bouddhique,
l'unique et véritable cause de la détermination du prince
fut l'épisode des quatre rencontres, légende qui symbolise,
sous une forme saisissante, l'état d'esprit de Siddhârtha
et la nature de ses préoccupations habituelles.
Les quatre rencontres.
Pour dissiper son chagrin, on évitait
avec soin tout ce qui était de nature à l'attrister; on s'efforçait
d'éloigner de lui tout spectacle déplaisant mais en vain!
Fatigué d'être retenu dans son palais, il voulut un jour faire
une promenade. Ainsi commence l'épisode des quatre rencontres, dont
il existe plusieurs versions; l'une a déjà été
évoquée dans l'Aperçu,
selon une autre, ill eut le malheur ou plutôt les dieux
lui octroyèrent la fortune de rencontrer un vieillard : la vue de
ce corps délabré produisit sur lui un effet terrible; il
fit aussitôt retourner son char et rentra dans son palais pour se
lamenter sur la vieillesse. Dans une deuxième sortie, il vit un
malade; les signes repoussants de la maladie ne l'épouvantèrent
pas moins que ceux de la décrépitude; il rentra précipitamment
pour déplorer cet autre fléau de la vie humaine. Dans une
troisième sortie, ce fut un convoi funèbre qui s'offrit à
ses regards; la vue de ces gens en deuil, l'image de la mort
le bouleversa. Il rentra une troisième fois dans son palais troublé
par l'apparition de la vieillesse, de la maladie, de la mort, uniquement
préoccupé de la recherche des moyens d'échapper à
ces trois maux. Dans une quatrième sortie, la rencontre d'un religieux
qui le frappa par son calme et sa sérénité lui suggéra
l'idée de ce qu'il avait à faire; il résolut de renoncer
aux grandeurs et à toutes les joies de l'existence. Il demanda donc
à son père la permission de vivre dans la retraite, en ermite.
Ne l'ayant pas obtenue, il prit le parti d'exécuter clandestinement
le projet qu'on ne lui permettait pas d'accomplir à découvert.
La sortie de la
maison paternelle.
A l'âge de vingt-neuf ans, il quitta
de nuit le palais de son père, monté sur un char que traînait
son cheval Kantaka, accompagné de son serviteur Tchandaka, et secondé
par les dieux qui endormirent les gardes, ouvrirent eux-mêmes les
portes du palais et de la ville, et allèrent jusqu'à mettre
leurs mains sous les pieds de son cheval pour empêcher le moindre
bruit. Arrivé à une certaine distance, le prince renvoya
son serviteur avec son char et son cheval, se coupa les cheveux au moyen
de son glaive, échangea ses habits royaux contre des vêtements
d'étoffe grossière, d'un rouge tirant sur le jaune ou d'un
jaune tirant sur le rouge, qu'un chasseur (suscité par les dieux)
se trouva fort à propos pour lui offrir. C'est à partir de
ce moment que le prince Siddhârtha mérite le nom de Sâkyamouni
(solitaire Sâkya) par lequel il est, comme nous l'avons déjà
dit, très souvent désigné. En continuant sa marche
à pied, sous le nouvel accoutrement qui le rendait méconnaissable,
il atteignit Vaisâli où il suivit quelque temps les leçons
du docteur Arâta-Kâlama. Mais il ne tarda pas à en constater
l'insuffisance; et, se remettant en route, arriva à Râdjagriba,
capitale du Magadha. Sa présence y excita une vive curiosité.
Le roi Bimbisâra, un des quatre souverains nés en même
temps que lui, l'ayant remarqué et ayant appris qui il était,
lui offrit de partager son trône. Il refusa, se retira dans les montagnes
environnantes, et fréquenta l'école du docteur Roudraka fils
de Râma, dont l'enseignement ne lui parut
pas meilleur que celui d'Arâta-Kâlama. Ainsi, bien que la doctrine
du Bouddha soit réputée entièrement
originale, qu'il l'ait tirée
de son propre fonds, ou n'ait pas fait
autre chose qu'évoquer et répéter l'enseignement des
Bouddhas
antérieurs, on avoue qu'il a eu des maîtres. On s'empresse
d'ajouter que ces maîtres étaient dans l'erreur; l'influence
qu'ils ont dû exercer sur lui ne peut pourtant pas être niée.
Mais les maîtres avoués par la tradition sont-ils bien ceux
dont Siddhârtha a suivi les leçons ou les seuls qu'il ait
entendus? Le fondateur du bouddhisme n'aurait-il
pas été un des disciples de Mahâvira, le grand docteur
des Jaïns, considéré comme le fondateur du Jaïnisme?
Le principal disciple de Mahâvira porte le nom de Gotama. Ce Gotama
est-il Sâkyamouni? La question a été posée;
elle n'est pas résolue, elle est peut-être insoluble, mais
elle est à l'étude. On comprend très bien que la tradition
ait dissimulé le fait, s'il est réel, afin de faire du bouddhisme
une école tout à fait originale et créée de
toutes pièces. Mais c'est là une prétention peu admissible,
et l'influence du milieu se fait clairement sentir dans l'éclosion
du bouddhisme.
Mortifications.
Fatigué des faux docteurs et de
leur enseignement insuffisant, le prince ermite s'éloigna de la
capitale du Magadha et se retira dans une contrée déserte,
sur le mont Gayâ, où, pendant six ans, il se livra, avec cinq
fidèles disciples, aux mortifications les plus pénibles.
Il en vint à ne plus manger qu'un grain de riz par jour; il retenait
sa respiration, et faisait d'autres tours de force analogues. Il ne tarda
pas à devenir la risée du voisinage qui s'amusa fort aux
dépens du Sramana Gotama, c.-à-d. de l'ascète Gotama,
l'autre nom sous lequel nous avons dit qu'il est aussi fort connu.
«
Le Sramana Gotama est tout noir, disait-on; le Sramana Gotama est tout
bleu; le Sramana Gotama a la couleur du poisson Madgoura. »
Au bout de six ans, amaigri, exténué,
presque réduit à l'état de squelette, il comprit qu'il
s'était fourvoyé, que les mortifications ne donnent pas la
délivrance. Il se décida donc à changer de régime,
descendit à Ourouvilva sur les bords de la Nairandjanâ, et
accepta une soupe nourrissante au lait et au miel que lui offrit Soudjatâ,
fille d'un villageois du lieu. A ce moment, ses cinq compagnons indignés
l'abandonnèrent en le traitant de « gourmand », de «
voluptueux », et allèrent plus loin continuer leurs exercices.
Quant à lui, cet aliment le réconforta; il prit un bain :
les couleurs et l'embonpoint lui revinrent. Il se retrouva tel qu'il avait
été auparavant.
Acquisition de
la Bodhi.
Dès lors, renonçant aux
pratiques absurdes qu'il avait suivies pendant six ans, sans revenir pour
cela aux joies mondaines qu'il avait quittées pour toujours, mais
se tenant dans la voie du milieu qui est la vraie, à égale
distance des plaisirs dégradants et de l'ascétisme énervant,
vêtu d'un linceul ramassé dans un cimetière, il choisit
un lieu propice à la méditation pour trouver, par la force
de la pensée et par l'extase, la vérité suprême.
Il se plaça donc au pied d'un arbre, d'un
nyagrodha (figuier indien), car c'est toujours sous un arbre qu'on arrive
à la perfection absolue, et s'assit les jambes croisées sur
un tapis formé d'herbes que lui avait fournies un marchand de verdure
nommé Svastika, déclarant que, dût son corps se dessécher,
il ne quitterait pas cette position tant qu'il n'aurait pas trouvé
la Bodhi, c.-à-d. cette illumination intérieure,
cette connaissance complète, parfaite, adéquate à
la vérité, qui fait qu'on est un Bouddha.
-
Bodh
Gayâ. Le trône de l'illumination du Bouddha. - Voici le
Vajrâsana, le
siège
de Diamant, l'endroit saint entre tous pour les peuples bouddhistes.
Le
figuier pippal qui l'ombrage passe pour un rejeton direct de celui
qui
abritait le Bouddha quand celui-ci reconnut les Vérités suprêmes.
On appelle Bodhimanda (essence de la Bodhi)
et Vadjrasana (siège de diamant) le lieu où s'accomplit cette
scène mémorable, ou simplement le siège sur lequel
le Bodhisattva (l'aspirant à la Bodhi)
était placé. L'arbre au pied duquel il était assis
s'appelle l'arbre de Bodhi (bodhidrouma). Pendant qu'il était là
à Bodhimanda, immobile et méditatif, le Bodhisattva fut en
butte aux attaques de Mâra, le séducteur, le tentateur, le
méchant par excellence. Mâra essaya d'abord de lui faire perdre
contenance en déchaînant contre lui la tempête, la pluie,
toutes les forces naturelles, puis en l'accablant de projectiles, en employant
contre lui toutes sortes d'armes et d'engins de destruction; le Bodhisattva
resta immobile et invulnérable. Mâra, voyant que la violence
était inutile, recourut aux moyens doux, à la séduction;
il lui envoya ses trois filles et leurs cohortes féminines, qui,
par leurs gestes les plus fascinateurs, par leurs paroles les plus persuasives,
essayèrent de l'entraîner, il demeura ferme, inébranlable.
Après avoir subi victorieusement cette redoutable épreuve,
au milieu de la nuit, il atteignit l'objet de son ardent désir,
la Bodhi. Il acquit successivement :
1° la
connaissance pleine et entière des existences antérieures;
2° la destruction
de tout mauvais désir et l'oeil divin de la science parfaite;
3° la connaissance
de l'enchaînement des douze causes connexes;
4° la science
complète en trois parties.
Il était devenu Bouddha, et c'est à
partir de ce moment (il avait alors trente-cinq ans) qu'il mérite
ce titre. Jusqu'alors, il n'était que Bodhisattva
ainsi que nous le disions tout à l'heure; mais il l'était
depuis fort longtemps, depuis que la Bodhi lui
avait été prédite dans une de ses existences passées.
C'est seulement à dater de la scène qui vient d'être
décrite qu'il devint un Bouddha, le Bouddha.
On prétend connaître le lieu où se passa cet événement
incomparable; il s'appelle Bouddha-Gâya. Un arbre qui s'y trouve
est réputé être l'arbre de Bodhi lui-même; il
est entouré d'un grillage. Des pierres votives, portant des inscriptions,
attestent que ce lieu fut longtemps un but de pèlerinage.
Devenu Bouddha, Sâkyamouni resta
encore sept semaines au même lieu, soit sous l'arbre de Bodhi,
soit sous d'autres arbres du voisinage, sur les bords des ruisseaux et
des lacs. Ainsi, il passa les quatre premières au pied de l'arbre
de Bodhi, la cinquième au pied du Nyagrodha du chévrier,
la sixième près du lac de Moutchalinda, la septième
au pied d'un arbre Tàrâyana. Pendant tout ce temps, il médita
sur des questions très abstruses, protégé contre les
intempéries par les Nâgas ou serpents d'eau qui lui faisaient
un toit avec leurs sept têtes, contre les assauts de Mâra par
sa fermeté et l'assistance des dieux, contre la faim par la possession
virtuelle du
Nirvâna (ce qui est une maigre
nourriture) et par les aliments plus substantiels que les dieux introduisaient
secrètement dans son corps d'une façon merveilleuse. Ces
sept semaines semblent figurer une période d'insuccès, d'efforts
infructueux ou simplement d'incertitudes et de découragement que,
du reste, les narrateurs bouddhistes avouent eux-mêmes. Néanmoins
la fin en fut marquée par un succès relatif, Deux marchands
qui passaient par là avec un fort chargement, Trapoucha et Bhallika,
ayant reconnu à certains signes merveilleux la présence du
Bouddha, s'empressèrent de lui rendre hommage et de lui offrir des
aliments; ce que le Bouddha reconnut en leur donnant en retour des rognures
de ses cheveux et de ses ongles. Les Birmans sont fermement persuadés
que ces précieuses reliques sont conservées
dans les fondations de la grande pagode de Rangoun, le Chvedagon-phra.
Quant à Trapoucha et Bhallika, ils ont l'honneur d'être non
pas précisément les premiers disciples, mais les premiers
oupâsakas (adhérents laïques) du Bouddha, les premiers
en date de ceux qui avaient l'importante mission d'honorer le Bouddha et
surtout de lui donner nourriture, vêtement et logement.
Première
prédication bouddhique.
Mais il ne suffisait pas d'avoir des appuis,
il était indispensable de conquérir des disciples, de prêcher
la loi, de fonder une école. Le Bouddha recula devant cette tâche
redoutable, il se découragea. Il fallut que Brahmâ
descendit du ciel pour lui démontrer la nécessité
d'agir et remonter son courage. Le Bouddha songea alors à ses deux
maîtres d'autrefois, Arâta-Kâlama et Roudraka fils de
Râma, qui semblaient plus près que les autres de la vérité.
Mais il se trouva que les deux infortunés venaient de mourir. Sa
pensée se reporta alors vers les cinq disciples qui s'étaient
livrés aux mêmes exercices que lui sur le mont Gaya; et, sachant
qu'ils s'étaient retirés à Bénarès (Vanarasi) ,
il se dirigea vers cette ville. Chemin faisant, il rencontra un religieux
errant du nom d'Oupaka qui lui demanda où il allait, s'il était
véritablement Arhat et Djina. Le Bouddha
répondit qu'il allait prêcher sa loi à Bénarès,
qu'il était bien Arhat (= digne) et Djina (= victorieux). Les cinq
anciens disciples, qui continuaient à Bénarès dans
le Bois des Gazelles, au lieu dit Richipatana, les mortifications commencées
au mont Gayâ, s'étaient mutuellement promis de recevoir avec
dédain « le gourmand, le voluptueux » Sâkyamouni;
mais ils ne purent s'empêcher de se lever à son approche et
de lui témoigner du respect. Il leur adressa alors sa première
prédication (qu'on peut aussi appeler sa prédication fondamentale,
car il l'a répétée maintes fois et elle est la base
de son enseignement) sur les quatre vérités, à savoir
:
1° l'existence
de la douleur;
2° la cause de
l'existence de la douleur;
3° la destruction
de cette cause;
4° la voie à
huit branches [ou Octuple voie] qui mène à la destruction
de la cause de la douleur.
Sur ces quatre vérités il leur
donna l'explication suivante :
«
Dans le cours de la vie humaine, aucun moment de plaisir ne peut être
égalé à la vérité; aussi je nomme ce
monde un véritable état de misère, et la pratique
des préceptes de la foi le plus grand bonheur. Considérez
la, quadruple condition de l'homme : les peines de la naissance, le cours
de la vie jusqu'au pénible état de la vieillesse, l'affliction
d'être assujetti aux maladies, et l'amertume de la mort. - Quelle
douleur. l'homme ne soutire-t-il pas à la naissance, quand il sort
avec peine comme d'un four ardent? Dans ce moment d'une peine inexprimable,
il est privé de ses sens et suffoqué, par des douleurs aiguës.
Examinez après, l'état misérable, de l'homme, pendant
le cours de Sa vie jusqu'à la vieillesse; la peau devient sèche,
ridée, et ressemble à du vieux parchemin, la chair qui couvre
les os se desséche et se consume; le sang même qui parcourt
les veines diminue et perd de sa fluidité; la stature si droite
de son corps se courbe, là faiblesse des yeux commence, et bientôt
ils n'aperçoivent plus les montagnes qui se dressent devant eux;
le sens de l'oreille devient si dur, qu'il n'entend pas même le son
de la trompe; la bouche perd ses dents et l'odorat, s'évanouit.
La
diminution des forces corporelles exige un bâton pour appui; les
facultés de l'âme se changent en distraction et en oubli,
et disparaissent à la fin tout à fait, de même que
le sens du goût se perd. - Considérez ensuite les maladies
auxquelles, l'homme est exposé pendant qu'il vit dans ce monde,
à combien d'observations ne donnent-elles pas lieu? Leur nombre
monté à quatre cent vingt. Quelle misère de voir les
forces dépérir! Hors d'état de se lever à volonté,
et contraint d'être couché, l'homme n'a pas même pour
lors du repos. Souvent il lui paraît que le coeur lui a monté
au gosier, et que l'intérieur du corps est rempli de vent. La nuit
lui sem ble plus longue que le jour, et un jour a pour lui la durée
d'un mois. Les mets les plus exquis sont pour lui sans saveur, comme du
bois, et les meilleurs coussins lui paraissent des épines; le blanc
des yeux devient jaune, et le rouge de la peau et du sang prend une couleur
bleuâtre. Intérieurement il commence à devenir son
propre ennemi; le sentiment de sa misère augmente son découragement
et son affliction, lorsqu'il s'écrie en soupirant :
Hélas!
quand serai-je délivré de ces maux? Voilà l'homme
gémissant de douleurs inouïes, et étendu comme un poisson
privé de son élément, et jeté sur le sable
brûlant. La misère devient plus grande à l'approche
de la mort. Alors vous êtes entouré de vos parents et amis,
qui pleurent et se lamentent, suffoqués par la douleur. Votre corps
est étendu comme une montagne écroulée; votre imagination
voltige, semblable à la flamme chassée par le vent , et des
images terribles se présentent à vos yeux. Les forces vitales,
qui diminuent d'un moment à l'autre, ressemblent à un terrain
que les flots de l'eau emportent entièrement. La vie intérieure
s'évapore comme la fumée, le feu qui chauffe le corps s'évanouit,
et toute la chaleur extérieure se resserre dans le centre; le naturel,
jadis si fougueux, ressemble alors à la lueur froide du ver luisant.
Toute activité intellectuelle se perd peu à peu dans la matière;
les signes extérieurs de la vie paraissent promettre la plus longue
durée; mais l'époque est écoulée pendant laquelle
les esprits vitaux devaient être répandus dans le corps, et
ils quittent ses membres pour être concentrés dans un seul
point.
Mais
ce qui semblait être leur annihilation n'est souvent qu'une rude
préparation, qui rend la vie semblable à une flamme privée
de l'air extérieur. La destruction totale de la force vitale a différents
degrés. En premier lieu sa transformation ressemble à l'ombre
quand la lune brille au ciel étoilé le plus clair; de cette
faculté sensitive momentanée elle passe au point de la faculté
sensitive du vide parfait. De là elle entre dans l'état sensitif
d'un rayon de soleil momentané, qui jette un éclat de couleurs
élémentaires; de cet état elle revient de nouveau,
à n'être qu'un point lumineux offusqué par des nuages;
alors a lieu la dissolution et la destruction définitive de toute
qualité sensitive. Par cette triple contraction de la force vitale,
les esprits vitaux qui ont leur demeure dans le cerveau et dans l'empire
du nombril, se réunissent et se resserrent dans le coeur, pour s'y
éteindre totalement. »
Cette prédication est connue sous le
titre (sanscrit) de Dharma-tchakra-pravartanam,
qu'on traduit ordinairement d'une façon littérale par «
mise en mouvement (ou rotation) de la roue de la loi »; mais que
quelques-uns proposent de rendre par ces mots : «-Fondation
du royaume de la justice ».
Ce premier discours ne convertit qu'un
des cinq, Kaundinya surnommé à cette occasion Adjnyâtà
(= qui comprend bien), qui fut le second Arhat,
Sâkyamouni étant le premier. Pour convertir les quatre autres,
il fallut une seconde allocution qui n'a pas de titre spécial, mais
qu'on pourrait appeler la prédication du non-moi. Pendant le temps
que dura cette instruction, les cinq allaient en ville, à tour de
rôle, par groupe de deux ou de trois, mendier la nourriture du maître
et des disciples. Quand cette instruction fut achevée et couronnée
de succès, il y avait dans le monde six Arhats, Sâkyamouni
et ses cinq disciples. Ces premiers disciples appelés Adjnyâtâ-Kaundinya,
Asvadjit, Vâchpa, Mahânâma, Bhadrika formèrent
ainsi le noyau de la confrérie dont Sâkyamouni fut le fondateur.
Car il ne faut pas voir en lui autre chose que le créateur d'un
ordre mendiant.
Extension de la
doctrine et activité du Bouddha.
A partir de ce moment jusqu'à sa
mort, c.-à-d. pendant une période de quarante-cinq ans, le
Bouddha
prêcha sa doctrine en divers lieux, accrut sa confrérie par
l'accession de nouveaux disciples, la fortifia par des instructions, la
réglementa par des ordonnances rendues selon le besoin, lui acquit
des amis puissants pour la protéger, la défendit lui-même
par ses réponses aux attaques des adversaires. Nous ne pouvons raconter
tous les incidents de cette longue carrière; on trouvera le récit
de quelques-uns d'entre eux sous différents noms ( Alavaka,
Anatapindada, Anirouddha, Dévadatta,
Maudgalyana,
Oupâli,
Saripoutra).
Nous allons seulement tâcher d'en présenter ici un tableau
rapide.
Après avoir séjourné
quelque temps à Bénarès et y avoir converti le jeune
Yasas, puis quatre habitants de la ville, et, derechef, cinquante citadins,
il partit pour Orouvilva (près du mont Gayâ) dans l'espoir
d'y convertir les trois frères Kâsyapa, Ourouvilva, Nadi et
Gayâ-Kâsyapa, docteurs renommés, armés d'un pouvoir
surnaturel, et qui avaient ensemble mille disciples portant la tresse et
appelés pour ce motif Djâtila. Chemin faisant, il rencontra
une troupe joyeuse (bhadra-varga) de soixante jeunes gens qui ne
pensaient qu'au plaisir et qu'il amena à des pensées plus
sérieuses. Arrivé à destination, il gagna d'abord
Ourouvilva-Kâsyapa et ses cinq cents disciples; il convertit ensuite
Nadî et Gayâ Kâsyapa et les deux cent cinquante disciples
de chacun d'eux. Puis, réunissant ces mille nouveaux convertis sur
le sommet du mont Gayâ, il fit des prodiges, pour bien leur démontrer
sa puissance surnaturelle, et leur adressa une instruction sur «
l'embrasement » ou le feu des passions, à laquelle on a donné
le titre de Aditta-paryâya, et qui peut être considérée
comme sa troisième prédication; on l'a quelquefois appelée
son « discours sur la montagne ».
-
Le
Bouddhapada, empreinte du pied
du
Bouddha avec ses signes sacrés
(temple
d'Angkor-Vat).
De là, le Bouddha se rendit à
Râdjagriha et y fit une entrée triomphale; le dieu Indra
dansait devant lui. Le roi Bimbisâra, son contemporain, vint à
sa rencontre, lui fit le plus gracieux accueil, lui donna pour résidence
à lui et à ses moines un parc appelé le Bois
de Bambous, demeure de l'écureuil (Venou-vana, Kalantaka-nivâpa)
et l'entoura, tant qu'il vécut, de sa protection. A Râdjagriha,
Sâkyamouni fit la conquête de ses deux principaux disciples,
celui de la droite et celui de la gauche, Sâripoutra distingué
par sa sagesse, et Maudgalyâyana renommé
par son habileté et ses tours de force. Pendant qu'il était
encore à Râdjagriha, le Bouddha fut invité à
venir à Srâvasti, capitale du Kosala, où un riche habitant
Soudatta (plus connu par son surnom d'Anâtbapindika) lui donna, de
concert avec le prince royal, un parc appelé Djetavana, qui est
le lieu où il a résidé le plus souvent, quoiqu'il
ait séjourné dans d'autres localités de l'Inde
et que, à Srâvastî même, il ait eu une autre résidence,
le Pourvârâma, jardin de l'Est, donné par Visâkhâ.
L'arrivée du Bouddha à Srâvastî y provoqua, comme
partout, une curiosité exceptionnelle. Son contemporain, le roi
Prasenadjit, ne pouvant croire qu'on fût déjà Arhat
dans un âge si peu avancé, vint en personne le voir et le
questionner.
Sâkyamouni dissipa ses doutes par
le discours intitulé Soutra des jeunes gens ou Exemple
des jeunes gens (Dahara soutra, - Koumâra drichtânta
soutra) une de ses plus célèbres prédications.
De Srâvastî il se rendit à Kapilavastou, sa ville natale,
qu'il n'avait pas revue depuis six ans et plus. Il y alla à la demande
instante de son père, de sa famille et de tout son peuple. On eut
bien de la peine à obtenir de lui cette faveur. Il y fut reçu
avec les plus grands honneurs et installé dans le parc du Nyagrodha;
car, pour rien au monde, il n'aurait voulu franchir le seuil d'une demeure
royale. Sa présence fit naître un enthousiasme indescriptible
et provoqua un entraînement dangereux, une vraie folie. Tous les
Sâkyas voulurent quitter le monde pour entrer dans la confrérie;
le roi Souddhodana lui-même donna
l'exemple de l'abnégation en renonçant à sa couronne.
Bientôt Kapilavastou retentit des lamentations des femmes abandonnées
par leurs maris, leurs frères, leurs fils. Il fallut modérer
ce beau zèle et limiter à une personne par famille le nombre
de ceux qui pourraient entrer dans la confrérie.
Parmi les disciples que Sâkyamouni
conquit à Kapilavastou, il faut citer Nanda, son frère consanguin,
Râhoula son fils, Ânanda, son cousin, qui devint son confident,
son lieutenant, Devadatta, un autre cousin, qui devint son rival et son
adversaire, le barbier Oupâli, un des compilateurs de son enseignement,
Anourouddha, etc. Un fait important se rattache au voyage de Kapilavastou,
la création de la confrérie féminine. La tante de
Sâkyamouni, Gautamî, et d'autres femmes Sâkyas demandèrent
à devenir nonnes. Le Bouddha commença par refuser; mais Ananda
insista au nom de ces dames avec tant de chaleur que le maître finit
par céder. Il y eut donc des bhikchounis (nonnes) comme il
y avait des bhikchous (moines mendiants). Seulement Sâkyamouni
paraît s'être occupé assez peu de cette partie de son
ordre monastique; il se borna à une haute surveillance. Une immixtion
plus sérieuse eût présenté des dangers. Il laissa
à Gautamî le soin de l'initiation et de la réception
des nonnes, en un mot la direction de cette branche de son oeuvre. Il importe
de noter que les textes ne s'accordent pas sur l'époque de son voyage
à Kapilavastou. Les uns le mettent dans la première année,
les autres dans la sixième; on parle aussi d'un séjour à
Kapilavastou dans la quinzième année. Le Bouddha a pu sans
doute y aller plusieurs fois; et il n'y aurait rien d'étonnant à
ce qu'on eût réuni dans le récit d'un seul de ces voyages
des faits qui se répartissent sur l'ensemble. Il est fort peu probable,
en particulier, que l'institution des nonnes date de la première
année de la carrière bouddhique de Sâkyamouni.
Après ces voyages à Srâvasti
et à Kapilavastou, Sâkyamouni revint à Râjagriha
où il passa la deuxième, la troisième et la quatrième
année de sa carrière de prédicateur. Dans la cinquième,
il se rendit à Vaïsali où la célèbre courtisane
Amradârikâ lui donna pour résidence le Jardin de manguiers
avec la Maison à étages près de l'Etang du singe.
Il passa l'année suivante à Kausambhi dans le Kausambhiya.
La septième année, il se rendit dans le Ciel
pour enseigner sa loi aux trente-trois dieux et surtout à sa mère
qu'une mort prématurée avait privée du privilège
de l'entendre. Il aurait passé la huitième année au
rocher de Sansoumâra près de Kapilavastou et la neuvième
de nouveau à Kausambhi, mais dans une autre résidence, le
jardin Ghosika. Les années dixième, onzième, douzième,
treizième se passèrent dans des localités moins célèbres,
la forêt Parâli, les villages Nalaka
et Veranya, le roc Tcheliya où un dieu lui offrit l'hospitalité.
La quatorzième année, il résida à Srâyasti,
la quinzième à Kapilavastou dans le jardin du Nyagrodha (comme
nous l'avons déjà dit). Dans la seizième année,
il se rendit à Alava où il fit de grands prodiges et remporta
un éclatant triomphe. La dix-septième, la dix-huitième
et la dix-neuvième année se passèrent à Râdjagriha
dans le Bois des Bambous, les six années suivantes à Srâvastî
dans le parc donné par Visâkhâ. Pendant les dernières
années de sa carrière, il aurait visité encore diverses
localités; mais c'est à Srâvastî qu'il était
le plus ordinairement.
En somme, on peut dire que Sâkyamouni
n'eut pas de demeure fixe, et même les résidences qui viennent
d'être énumérées coïncident seulement avec
une partie de l'année, le varcha (saison des pluies, juin-octobre).
Il allait, selon le besoin où les circonstances, tantôt dans
un lieu, tantôt dans un autre. Mais ces pérégrinations
ne le menèrent jamais bien loin. Malgré ses hardiesses, malgré
la fortune étonnante qu'il eut de fonder une sorte de religion universelle,
il était foncièrement indien. Il ne quitta pas l'Inde centrale,
le Madhya-desa (le pays du Milieu). Râdjagriha, Srâvasti, Bénarès ,
Kapilavastou, Vaisâli, Kosambhi déterminent pour ainsi dire
le champ de son activité; champ, au total assez restreint dont il
ne sortit pas. Aussi les voyages lointains qu'on lui attribue doivent-ils
être relégués parmi les fables. Ses excursions dans
les régions septentrionales, au bord du lac Anavalapta, et dans
les régions méridionales, au Sri Lanka ,
n'ont rien d'historique. Pour le fameux lac Anavatapta il est toujours
dit qu'il s'y rendit par la voie aérienne en vertu de sa puissance
surnaturelle; ce que l'on peut considérer comme un aveu du caractère
fictif de ces excursions. Le voyage au Sri Lanka, en dépit des circonstances
merveilleuses qui l'ont signalé, est plus vraisemblable et semble
presque probable. Il est néanmoins certain que c'est une invention
des bouddhistes, et des bouddhistes du Sud,
qui tenaient absolument à ce que le bouddhisme eut été
implanté dans leur île sacrée par le Bouddha lui-même.
Sâkyamouni n'a pas visité le Sri Lanka.
Genre de vie et
manière de procéder.
Comment le Bouddha passait-il son temps?
Le matin, il se levait de bonne heure, mettait son manteau, et, son vase
à aumônes à la main, allait en ville mendier sa nourriture
de porte en porte; tous ses disciples faisaient de même. Rentré
dans sa résidence (vihâra), que nous pouvons appeler
son monastère, il prenait à midi son unique repas. Pendant
le reste de la journée, il s'absorbait dans la méditation
ou bien prêchait sa doctrine. Les livres les plus récents
lui attribuent des auditoires immenses dans lesquels ils font entrer force
dieux et êtres surnaturels. Les textes les plus anciens ne lui accordent
habituellement qu'un auditoire assez restreint évalué tout
juste à 1250 personnes, chiffre singulier et surtout modeste qui
doit s'appliquer exclusivement aux membres de la confrérie, à
moins qu'il ne désigne le nombre maximum de personnes qui pouvait
entendre la voix de l'orateur. La réunion des disciples du Bouddha,
considérée dans sa plus grande extension, se composait de
quatre classes de personnes qu'on appelle « les quatre assemblées
». Ce sont :
1° les
Bhikchous;
2° les Bhikchounis
(c.-à-d. les membres de la confrérie mâles et femelles);
3° les Oupâsakas;
4° les Oupâsikas
(c.-à-d. les adhérents laïques des deux sexes, les amis
et les adorateurs du Bouddha, restés dans le monde).
L'accès du vihâra, au
moment de la prédication, et même en tout temps, paraît
avoir été assez facile. Le Bouddha se montrait volontiers
et ne refusait pas de répondre aux étrangers qui, par désir
de s'instruire, ou par simple curiosité, venaient le questionner.
Souvent aussi il n'était pas visible; ses disciples du premier rang,
ceux qui étaient dans sa confidence (c'est surtout à Ananda
que la tâche incombait), répondaient pour lui et lui rendaient
un compte fidèle de ce qui s'était passé; quelquefois
même ils étaient obligés de recourir à ses lumières.
Le Bouddha approuvait ce qui avait été bien dit ou bien fait,
et redressait, parfois avec une grande vivacité, malgré sa
douceur habituelle, les erreurs commises. Mais il ne rencontra pas seulement
des protecteurs puissants et des disciples ou des amis avides d'instruction,
admirateurs de ses vertus; il eut aussi affaire à des ennemis de
diverse nature, et tout d'abord à des chefs d'école qui étaient
naturellement ses rivaux ou ses contradicteurs.
Adversaires du
dehors.
On en nomme six principaux que l'on appelle
du nom commun de Tirthikas et qui sont : Purana-Kâsyapa, Maskari-Gosala,
Adjita-Kesakambala, Gosala-Bellanti, Nigantha-Nâtapoutra, Kakoudha-Katyâyana.
Il eut souvent des discussions avec eux; mais il ne paraît pas que
les adversaires eussent l'habitude de disputer face à face; la polémique
se faisait par intermédiaires, les arguments étaient colportés
par les disciples principaux des chefs d'école. Ceux-ci ne se rencontraient
que dans des occasions très rares, dans des joutes solennelles provoquées
par quelque grand personnage et signalées par des prodiges bien
plus que par des discussions. Quoi qu'il en soit, la lutte fut ardente
et l'établissement du bouddhisme est
dû au triomphe de Sâkyamouni sur les chefs des écoles
rivales.
Adversaires du
dedans.
Outre les adversaires que nous venons
de citer, et qu'on peut appeler les ennemis du dehors, il eut à
combattre des ennemis intérieurs; car il trouva de l'opposition
parmi les siens; son cousin Devadatta la dirigeait. Ce Devadatta est pour
les bouddhistes le type de la méchanceté, de la perfidie,
de la trahison. Tout ce qui se fait de mal, tout ce qui tend à la
désorganisation de l'oeuvre du Bouddha lui est attribué;
c'est lui en particulier qui provoque le schisme, la division au sein de
la société religieuse. Il alla jusqu'à tenter de fonder
un ordre rival, plus parfait, plus pur que celui de Sâkyamouni. Il
enchérissait sur lui pour la sévérité de la
discipline et préconisait un rigorisme exagéré. Mais
on ne reproche pas seulement à Devadatta des erreurs dangereuses
et une obstination coupable dans ses vues personnelles; on lui impute aussi
des attentats contre le Bouddha. II aurait cherché à lui
ôter la vie et l'honneur, soit en déchaînant contre
lui un éléphant furieux, soit en faisant dérouler
un quartier de ruche sur le chemin où il passait, soit en apostant
une femme qui se disait enceinte de ses oeuvres. Il paraît de là
que Sâkyamouni, qui semble avoir commandé le respect par la
pureté de ses moeurs, par l'austérité de sa vie, par
l'élévation de son caractère bien plus encore que
par l'autorité de sa doctrine, fut en butte, comme il arrive toujours,
à la jalousie et à l'envie, et que ces passions haineuses
se manifestèrent par des calomnies et des tentatives d'assassinat.
Dernières
années.
Les dernières années de
Sâkyamouni furent attristées par de douloureux événements.
Suivant le sort commun à tous ceux qui vivent longtemps, il vit
disparaître successivement ses meilleurs amis, ses appuis les plus
fermes. Parmi ses disciples, les deux premiers en particulier, Sâripoutra
et Modgalyâna, le précédèrent dans la tombe,
ou, pour mieux dire, dans le Nirvâna,
Il perdit aussi ses deux plus puissants protecteurs les rois Bimbisâra
et Prasénedjit. Le premier fut assassiné par son fils Adjâtasatrou.
Le nouveau roi de Magadha, monté sur le trône par un parricide,
était sous l'influence de Devâdatta. Egaré par les
conseils de ce méchant, il persécuta le Bouddha et fit un
édit pour défendre à ses sujets de se rendre auprès
du grand docteur; il tua même, dans sa fureur, une femme de son père
qui, malgré tout, avait allumé une lampe en l'honneur du
Bouddha. Il est vrai qu'Adjatasatrou se ravisa, se réconcilia avec
Sâkyamouni et se convertit. L'Ecole naissante n'en avait pas moins
passé par une rude épreuve. La mort de Prasenadjit, roi de
Kosala, amena une autre espèce de calamité; il fut
détrôné par le chef de ses armées et mourut
peu après. Son fils et son successeur, Viroudhaka dominé
par les conseils de celui qui l'avait fait monter sur le trône avant
le temps, attaqua le royaume des Sâkyas. Le Bouddha essaya en vain
d'intervenir; il ne put conjurer l'orage. Le pays des Sâkayas fut
conquis, ravagé; et Sâkyamouni eut la douleur d'assister impuissant
à la ruine de son pays et à la dispersion de son peuple.
Nirvâna
du Bouddha.
Enfin, après une longue vie, dont
vingt-neuf années avaient été passées dans
une résidence royale, six dans de pénibles exercices d'ascétisme,
quarante-cinq dans l'austérité monacale, l'enseignement et
la prédication, il mourut octogénaire. C'est dans le pays
des Mallas, près de la ville de Kousanagara, dans un petit bosquet
formé par quatre arbres de l'espèce
dite Sâla, qu'il rendit le dernier soupir. Son fidèle disciple
et lieutenant Ananda l'assista jusqu'à son lit de mort. Mais, avant
d'expirer, il reçut encore dans la confrérie un personnage
du nom de Soubhadra; jusqu'à son dernier moment, il remplit son
office de chef d'un ordre monastique. Sa mort fut causée par une
indigestion; il avait mangé de la viande de porc. Chose étrange!
Ce prodige de sobriété, qui ne vivait que de riz, ne faisait
qu'un repas par jour, s'abstenait avec soin de toute nourriture animale,
va à quatre-vingts ans manger d'une viande malsaine! Ce qui n'est
guère moins étonnant, c'est que cette imprudence, cette infraction
d'une règle suivie tant d'années avec une exactitude constante,
était une expiation. Ce sage qui, depuis quarante-cinq ans, possédait
la science absolue et toutes les supériorités, avait encore
à porter la peine d'une transgression. Car l'accident qui causa
sa mort lui arriva en punition d'une faute que, du reste, on ne fait pas
connaître; et c'est par une maladie, par un châtiment, par
une violation de ses propres règles, qu'il entra dans la béatitude
bouddhique, autrement dit le Nirvâna.
-
Le
Bouddha entrant dans le Nirvâna. Temple de Phnom Chisaur (Cambodge).
Le Nirvana! Ce mot signifie qu'il avait
accompli sa dernière existence, qu'il avait clos, en ce qui le concerne,
le cercle de la transmigration ( Métempsycose).
Car si l'on voulait retracer son histoire en entier, comme les bouddhistes
la comprennent, il faudrait raconter les nombreuses vies qu'il avait déjà
fournies, soit sous la forme humaine, soit sous la forme animale.
Celle que nous venons de résumer (nous pensons qu'elle suffit),
étant la dernière, il était désormais affranchi
de la nécessité de renaître pour mourir et de mourir
pour renaître indéfiniment; en un mot, il était entré
dans le repos, le sommeil, le calme, l'inactivité absolue du Nirvâna.
Funérailles.
La mort de Sâkyamouni mit en deuil
les hommes, les dieux, toute la nature. Son corps fut brûlé
solennellement; ses cendres, partagées en huit portions, furent
placées dans autant de monuments funéraires (Stoupas ou Tchaityas),
pour y être un objet de vénération. Deux siècles
plus tard, le roi Ashoka ouvrit les huit stoupas
anciens et en éleva quatre-vingt-quatre mille nouveaux entre lesquels
il distribua les précieuses reliques.
(L.
Feer). |
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