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Abel

Abel (hébreu : Hébel) est, dans la Bible, le second fils d'Adam et d'Ève. Les rabbins et, à leur suite, les Pères de l'Eglise et les commentateurs ont donné à ce nom le sens de souffle, vanité » (cf. Eccle., I, 2) ou de « deuil ». Adam et Eve auraient ainsi appelé leur fils par une sorte de vue prophétique ou par un simple pressentiment de sa mort prématurée. Payne Smith et d'autres modernes rejettent cette explication gratuite, et lui en substituent une autre, qui n'a aucun fondement dans le texte biblique : d'après eux le second fils d'Adam aurait porté de son vivant un autre nom, dont nous ne trouvons de trace nulle part, et or lui aurait donné ce nouveau nom ou ce surnom d'Abel seulement après qu'il aurait disparu comme un souffle ou une vapeur. Ces explications et d'autres encore, tirées de la même étymologie, manquent de vraisemblance et de solidité, et ont en outre le défaut de faire d'Abel un nom abstrait, et par conséquent une exception unique, un cas isolé au milieu des noms de la famille d'Adam, qui sont tous des appellatifs concrets.

Le déchiffrement des inscriptions assyriennes nous a révélé le vrai sens de ce nom, en nous en fournissant une interprétation philologique aussi simple que satisfaisante. Nous trouvons dans ces inscriptions le mot « Habel » soin la forme hablu, habal, et avec la signification de « fils ». C'est avec le même sens que ce mot entre dans la composition de noms propres célèbres : Assur-ban-habal (Sardanapale), Tuklat-habal-asar (Téglathphalasar), etc. On ne peut pas dire que c'est là une ressemblance fortuite, telle qu'on en constate parfois entre deux langues étrangères l'une à l'autre. L'assyrien et l'hébreu sont deux langues soeurs; chacune d'elles a même avec l'autre plus d'affinité qu'avec les autres membres de la famille sémitique. En effet, l'assyrien n'est, sauf de légères différences, que l'ancien chaldéen apporté dans la vallée du Tigre par les émigrants ou les conquérants venus de la vallée de l'Euphrate; or c'est dans la Chaldée qu'Abraham et ses ancêtres ont parlé l'hébreu dans sa forme ancienne.

Il fallait donc s'attendre à rencontrer dans ces deux idiomes de nombreux éléments communs, et à voir tel mot perdu par l'un des deux dialectes et conservé par l'autre. C'est ce qui est arrivé. Il est même à remarquer que la parenté, qu'on ne conteste pas entre certains de ces mots assez différents par leur orthographe, est encore plus visible et plus incontestable pour habal et habel, hébel, entre lesquels il y a identité plutôt que ressemblance. On ne saurait donc récuser cette étymologie.

Voici tout ce que la Genèse nous apprend d'Abel. Il fut le frère cadet de Caïn, et il devint pasteur de brebis, tandis que Caïn son frère cultiva la terre (Genèse, IV, 2). Or, après bien des jours (hébreu : « à la fin des jours »; peut-être après la récolte), Caïn offrit au Seigneur des fruits de ses champs; Abel, de son côté, « lui offrit des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. Et le Seigneur regarda favorablement Abel et ses présents. » (Gen., IV, 3-4). Saint Paul nous dit que c'est sa foi qui rendit Abel si généreux dans son offrande, et qu'à cause de cette foi Dieu témoigna qu'il agréait ses présents (Hebr., XI, 4).

De quelle manière Dieu manifesta-t-il sa complaisance pour Abel et l'acceptation de ses dons? D'après la version de Théodotion, ce fut en les embrasant d'un feu céleste. La plupart des Pères sont de ce sentiment; d'autres disent que c'est par les bénédictions répandues sur les biens d'Abel que Dieu rendit ce témoignage dont parle saint Paul. Quel qu'ait été le signe de cette acceptarion, le Seigneur ne l'accorda pas à Cain : « il ne regarda pas, c'est-à-dire il n'agréa pas Caïn et ses présents. Cain en fut vivement irrité ». (Gen., IV, 5). La jalousie qu'il éprouva à l'égard d'Abel le lui fit haïr, et il laissa cette haine grandir dans son coeur, au mépris d'une paternelle remontrance de Dieu (Gen., IV, 5-7). Un jour, ayant attiré son frère dans la campagne, il se jeta sur lui et le tua.

C'est ainsi que la mort, entrée dans le monde par le péché d'Adam (Rom., V, 12), y fit sa première apparition dans la personne de l'un de ses fils, Abel, victime du péché de l'autre. Yahveh demanda aussitôt au meurtrier compte de ce sang innocent, et il le punit de son crime en le maudissant et en le condamnant à une vie triste et errante, afin de faire comprendre aux humains qu'ils n'ont aucun droit sur la vie de leurs semblables.

Ajoutons que l'on a proposé, assez ingénieusement, de voir dans cet, épisode le prototype de la lutte entre les peuples pasteurs et les peuples agriculteurs, lutte défavorable aux premiers. C'est une interprétation trop raffinée pour être admise sans hésitation; en revanche, on ne remarque pa assez que la mythologie hébraïque, nous redonne un peu plus loin l'opposition entre les deux frères sous la forme de Jabel, le pasteur, et de Tubalcaïn, le forgeron (Genèse, IV, 19 et 22). 

La Bible ne nous parle pas de la postérité d'Abel; ce silence ne prouverait pas toutefois qu'il n'ait pas été marié et qu'il soit demeuré vierge, ce qui est affirmé par certains Pères et nié par d'autres; ou que, ayant été marié, il n'ait pas eu d'enfants. Il aurait pu laisser des filles sans qu'il en ait été fait mention, les femmes restant en dehors des généalogies bibliques, ou même des fils morts soit avant lui, soit au moins avant la naissance de Seth. Mais il n'avait pas laissé d'enfant mâle qui vécût encore lorsque Seth vint au monde, car Ève n'aurait pas dit en ce moment :

« Le Seigneur m'a donné une autre postérité à la place d'Abel, que Caïn a tué » (Gen., IV, 25), 
et le verset suivant ne nous montrerait pas le troisième fils d'Adam comme le père d'Énos et le premier anneau de la chaîne des patriarches (Gen., IV, 26; cf. v, 3-9).

Il n'est plus question d'Abel dans tout l'Ancien Testament; mais il lui est fait une place assez large dans le Nouveau Testament, auquel il semble appartenir plus particulièrement par le caractère figuratif et typique de sa vie et de sa mort. Les Pères de l'Eglise l'ont toujours regardé comme une figure de Jésus, Saint Augustin (Opus imperf. cont. Julianum, VI, 27, t. XLV, col. 1575); et, en effet, sa vie innocente, sa qualité de pasteur, l'envie fraternelle que sa vertu excite (cf. Matth., XXVII, 18), son sacrifice agréé de Dieu, sa mort soufferte pour la justice (cf. Joa., X, 32), sont autant de traits de ressemblance avec Jésus. C'est sans doute parce que ces traits si frappants constituent une sorte de prophétie en action, et peut-être aussi parce que la foi d'Abel, louée par saint Paul (Hebr., XI, 4), lui avait révélé en quelque manière la signification mystérieuse de son sacrifice, que Jésus le met au rang des prophètes, comme on le conclut de Matthieu, XXIII, 31-35, et de Luc, XI, 49-51. Saint Paul confirme la signification figurative de la mort d'Abel par le contraste qu'il signale entre les effets
de cette mort et les effets de celle de Jésus : Le sang d'Abel crie vers Dieu pour demander vengeance (Gen., IV, 10); le sang de Jésus crie pour implorer la clémence et le pardon (Hebr., XII, 24).

Figure de Jésus, Abel est encore le type de l'Église militante, parce qu'il inaugura le martyre par une mort qui fit de lui les prémices de cette Église, et parce qu'en Abel persécuté commença la cité de Dieu, de même qu'avec Caïn persécuteur commença la cité du mal. Voir S. Augustin (Enarr. in Psal. CXLII, 3, t. XXXVII, col. 1841). C'est ce qui ressort du reproche que Jésus fit un jour aux Juifs d'avoir versé le sang d'Abel par les mains de Caïn, animé du même esprit d'envie qui les excitait eux-mérites contre le Messie : 

« Remplissez, leur dit- il, la mesure de vos pères..., afin que vienne sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, à commencer par le sang du juste Abel » (Matth., XXIII, 32-35); 
c'est-à-dire : consommez par l'effusion de mon sang l'oeuvre d'iniquité commencée par l'effusion de celui d'Abel. Il leur montrait ainsi Abel comme le type des martyrs et la première victime de la lutte incessante entre le bien et le mal. Saint Jean est encore plus explicite :
« Voici, dit- il, le signe manifeste des enfants de Dieu et des enfants du
diable. » (Joa., III, 10). 
Or ce signe est, d'une part, l'amour de ses frères; de l'autre, la haine dont Caïn a donné l'exemple, car 
« il était du malin, et il tua son frère. Et pourquoi l'a-t-il tué? Parce que ses oeuvres étaient mauvaises, et que celles de son frère étaient bonnes » ,11-12.
Par conséquent, c'est à cause de sa foi et du bien qu'elle lui faisait accomplir (Hebr., XI, 4), qu'Abel fut mis à mort par Caïn. C'est pour cela que les Pères lui ont donné le titre de martyr. 

Abel, dont le nom n'avait jamais été prononcé dans la suite de l'histoire de l'Ancien Testament ne cesse plus d'être présent à la pensée de l'Eglise, depuis que Jésus et les Apôtres ont rappelé le souvenir et imaginé un sens à son sacrifice et à sa mort. Les premiers artistes chrétiens représentèrent ce sacrifice sur les sarcophages; l'Évangile et les Épîtres mettent constamment le nom d'Abel sous les yeux des fidèles; les prêtres le lisent tous les jours au canon de la messe, où le sacrifice d'Abel est mentionné avec ceux d'Abraham et de Melchisédech; enfin, dans les prières des agonisants, le premier protecteur invoqué en faveur de l'âme qui va quitter le monde est celui de « saint Abel ». (E. Palis).



Il y a sur la Mort d'Abel un poème de Gessner et une tragédie de Legouvé.
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